Rudolf Muller, écrivain à succès, découvre qu’une communauté d’adeptes s’est formée autour des concepts inventés dans ses ouvrages de science-fiction. Aurait-il des choses à apprendre de leur part ?


Il n’y avait pas eu d’émeute, mais on n’était pas passé loin. Rudolf avait atteint le stade de la célébrité où il lui fallait passer par les portes dérobées, les entrées secrètes, les sorties de secours pour faire son apparition sur les salons. Il connaissait mieux les façades arrière et les rues parallèles de tous ces grands bâtiments que beaucoup de gens.

Comme d’habitude, une file interminable attendait Rudolf à côté de la table qui lui avait été assignée. Tous ces fans, livre serré contre eux, sourirent à sa venue, aussi loin qu’il puisse voir. En plus de cette file de lecteurs disciplinés, il fallait depuis quelques années gérer les passants qui, le reconnaissant, s’approchaient avant qu’il n’ait atteint son poste, tentaient de lui parler, se collaient à son ventre et lui obstruaient le passage.

– Oh, monsieur Muller, j’ai adoré votre livre…

– Monsieur Muller, je n’en reviens pas de vous croiser…

Certains ne lui parlaient pas mais s’approchaient simplement, puis lui tournaient le dos pour se prendre en photo.

– Laissez-moi m’installer s’il vous plaît, et faites la file…

Rudolf finissait toujours bien par rejoindre sa table, celle où il passerait les deux prochaines heures à signer des exemplaires de ses ouvrages.

Depuis quelque temps maintenant, certaines choses avaient changé. Le public avait changé. Sa science-fiction avait autrefois attiré presque exclusivement de jeunes adultes, souvent des hommes animés de passions pratiquées en petits groupes, un peu isolés, technofiles et culturellement prêts à ouvrir leur imagination au futur. Aujourd’hui, l’audience avait vieilli – lui aussi – et s’était ouverte à un altermondialisme qui lui était inconnu. Des sarouels colorés et des bijoux en bois se perdaient entre les jeans et les t-shirts.

L’apparence, Rudolf s’en moquait. C’est ce qu’il avait remarqué en dernier, même si maintenant, c’était ce qui lui sautait aux yeux à chaque fois. Ce qui l’avait surpris en premier, c’était les discussions qu’on avait tenté d’engager avec lui. On lui avait parlé énergies, vibrations, bovis, pierres et plantes, et il n’avait su que répondre. Il ne savait toujours pas.

Rudolf referma un livre et le tendit à sa propriétaire.

À quel moment ses œuvres avaient-elles commencé à lui attirer des gens en quête de développement personnel ?

– Excusez-moi ?

Un homme à lunettes, un peu dégarni, s’était avancé jusqu’à la table. Il serrait contre lui un exemplaire écorné du premier roman de Rudolf, L’homme lunaire.

– Ça fait longtemps que ne l’ai pas vu, celui-là…

Pendant qu’il signait, le lecteur tenta d’entamer la conversation.

– Vous savez, vos livres ont fait beaucoup pour moi après mon divorce.

– Ah oui ? Vous ne les avez tout de même pas jetés à la figure de votre ex-femme, j’espère !

– Non, non… Quoi qu’elle l’aurait bien mérité. Non, c’est la seule chose qu’elle ne m’a pas pris, c’est vos bouquins. Alors je les ai lus. Enfin, relus. J’ai compris des choses, vous savez.

– C’est vrai ? Et qu’est-ce que vous avez appris, par exemple dans L’homme lunaire ?

– Que nous sommes promis à une vie meilleure. Que nous devons nous reconnecter au destin.

Rudolf faillit tomber de sa chaise.

– Pardon ? Vous avez lu ça dans mon livre ?

– Oui, enfin c’est l’interprétation qu’on en donne. Il faut s’imprégner de l’énergie du cosmos pour…

– Mais… l’énergie du cosmos, c’est métaphorique. Et c’est le scénario qui veut que le héros se reconnecte avec son destin…

– Oui, on nous dit parfois que c’est certainement ce que vous diriez, lui répondit le lecteur en souriant.

Voyant que l’auteur avait signé son exemplaire, il s’en empara et dit :

– Merci beaucoup, monsieur Muller.

Il fit mine de s’éloigner.

– Attendez !

Rudolf se redressa, prêt à suivre le bonhomme s’il le fallait. Ce ne fut pas nécessaire.

– Quand vous dites… qu’on vous a dit ce que je répondrais… de quoi parlez-vous ?

Le lecteur fouilla ses poches arrière. Il en sortit un document, plié plusieurs fois, qu’il tendit à l’écrivain.

– J’ai bien cru que vous ne poseriez jamais la question, dit-il tout sourire avant de disparaître dans la foule qui s’était densifiée.

Rudolf jeta un œil à la file des dédicaces. Il n’en voyait toujours pas le bout. Il préféra ranger le document dans sa poche intérieure et continuer à signer ses ouvrages, mais ce contenu mystérieux l’obséda pendant de longues heures.

Faisant preuve d’une autodiscipline qui l’étonna lui-même, Rudolf parvint à attendre d’être de retour dans sa chambre d’hôtel pour enfin découvrir ce que son lecteur lui avait donné. C’était une brochure qu’il avait repliée en deux. Rudolf la déploya et découvrir avec stupeur qu’on avait utilisé sa photo sans son autorisation. Il commença à lire et tomba assis sur le lit.

« La communauté des hommes lunaires accueille toutes celles et tous ceux qui pensent ne plus être en phase avec leur destin. »

– Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? murmura-t-il.

« Les ouvrages de l’écrivain Rudolf Muller ont permis de révéler l’essence de l’Homme et du Surhomme. Révélez avec nous votre énergie intérieure et reconnectez-vous au cosmos grâce à l’interprétation éclairée de ces œuvres. »

Le reste était du même acabit. Un charabia ésotérique sans queue ni tête, parsemé de références aux notions sciences-fictionnelles utilisées par Rudolf dans ses livres.

Il y avait une adresse e-mail et un numéro de téléphone. Fallait-il qu’il appelle ? Ou devait-il directement appeler un avocat ? Rudolf envisagea d’abord la seconde option, mais sa curiosité avait été sollicitée… Il se demandait ce qui pouvait bien se passer dans cet endroit. Il se coucha sans prendre de décision, et attendit le lendemain pour se décider à envoyer un e-mail à l’adresse référencée. Il voulait visiter les lieux et rencontrer cette communauté.

Le bâtiment dont on avait indiqué l’adresse à Rudolf dans une brève réponse ne payait pas de mine. Il ressemblait à un vieux bâtiment scolaire, sale et gris, percé de fenêtres sur toute la largeur.

En entrant à l’intérieur, Rudolf tomba sur quelques affiches aux murs et réalisa qu’il s’agissait d’une centre culturel. N’importe qui pouvait louer une salle sur base régulière, ici. Un planning était juste à côté. Il indiquait les trois réunions hebdomadaires de la Communauté des hommes lunaires dans la grande salle. Le rassemblement du jour avait déjà commencé.

Il avança un moment sur le carrelage moucheté du bâtiment, jetant un oeil par les hublots des portes, au hasard. Il lui semblait qu’un murmure se faisait de plus en plus intense. Il finit par apercevoir, par la petite vitre ronde d’une porte, un groupe d’une cinquantaine de personnes assises en tailleur, en tenue de détente, tenant près de chacun d’eux un livre. Ils semblaient s’adonner à une sorte de méditation et balançaient la tête de gauche à droite avec douceur, en rythme.

Un regard croisa celui de Rudolf, qui fit deux pas en arrière. Qu’est-ce qu’il faisait là, exactement ? Confus, surpris, il reprit la direction de la sortie d’un pas pressé.

– Je m’en fous, qu’ils ne soient pas méchants. Je veux le nom d’un avocat pour leur mettre un procès sur le dos !

Rudolf s’était réfugié dans un café, non loin du centre culturel où il avait entraperçu ces hommes et ces femmes, affairés à mettre en pratique sa prose d’une bien étrange manière. Passablement énervé, il téléphonait à son éditeur.

– Un motif ? L’avocat trouvera bien un motif ! J’ai besoin du nom d’un avocat, John.

– Monsieur Muller ?

Une femme s’était approchée de sa table. Il la regarda de bas en haut. Elle avait le genre de tenue décontractée qu’il avait vu par le hublot, et souriait beaucoup trop.

– Monsieur Muller, répéta-t-elle, c’est bien vous ?

– Je te rappelle, dit Rudolf dans le combiné avant de répondre par l’affirmative.

– Je n’en reviens pas de vous rencontrer ! Est-ce que je peux m’asseoir ?

La politesse de Rudolf précéda sa raison. Il avait déjà dit oui avant d’avoir eu le temps de trouver que c’était une mauvaise idée.

– Je m’appelle Nadia.

– Vous faites partie de ces gens qui suivent des cours sur base de mes bouquins ?

Elle répondit après un bref silence :

– Non. J’organise ces cours.

– Mais… Qu’est-ce que vous leur trouvez ? J’écris de la science-fiction, moi, pas des remèdes à la spiritualité.

– J’ai l’impression, monsieur Muller, que vous ne réalisez pas à quel point ce que vous écrivez aide les gens. Vos personnages ont un parcours de vie, mènent… une quête. Une quête que nous pouvons tous mener dans cette réalité.

Elle avait dit cette réalité, cela n’avait pas échappé à Rudolf. Trop de questions lui encombraient l’esprit cependant pour qu’il parvienne à en formuler une seule.

– Vous devriez venir les rencontrer, dit-elle après un monologue qui avait duré quelques minutes.

– Les rencontrer ?

– C’est pour ça que vous étiez venu, non ? Pour nous voir. Pour les voir.

Nadia se leva.

– Allez, venez.

Poussé dans les retranchements de sa curiosité, Rudolf la suivit jusqu’au bâtiment qu’il avait fui si rapidement. Dans un coin de son esprit, il se dit qu’au pire, ce qu’il verrait lui permettrait de décrire la situation à son avocat avec le plus de précision possible.

Rudolf avait l’habitude des fans, de leurs réactions parfois à la limite de la démesure. Mais ce qui se passa quand Nadia poussa la porte de la salle de sport du centre culturel, il ne l’avait jamais connu.

On l’acclama comme le messie. Les bras tendus vers lui, les membres de la communauté tentaient de l’approcher non pas pour le prendre en photo, mais pour le toucher, effleurer ses vêtements des doigts, ou s’agenouiller.

– Merci, merci beaucoup ! lui dit quelqu’un.

– Vos livres ont changé ma vie ! dit quelqu’un d’autre, la voix tremblante.

Bien que mal à l’aise, Rudolf ne put s’empêcher d’être touché, comme à chaque compliment reçu. Dans la salle, il reconnut l’homme qui était venu le voir au salon du livre.

– Je vous l’avais dit, clama Nadia plus fort que le bruit ambiant. Je vous l’avais dit qu’il viendrait !

C’en était trop pour Rudolf. Il fallait tirer les choses au clair.

– Attendez, attendez ! Je suis très content de voir que mes œuvres résonnent en vous mais… c’est de la fiction, ce n’est que de la fiction.

– Oui, lui dit une dame en lui prenant la main. On savait que vous diriez sûrement ça.

– Qu’est-ce que vous voulez dire ?

C’est Nadia qui répondit.

– On se doute que vous n’avez pas conscience de ce que vous faites.

– Et qu’est-ce que je fais ?

– Nous transmettre des informations venues de mondes parallèles.

Elle continua ses explications. La communauté croyait que les histoires de Rudolf n’étaient pas de la fiction, mais une porte ouverte vers des mondes à part, qui existaient vraiment, quelque part, à un autre moment. Il n’était pas un inventeur, il était un vecteur.

– C’est un non-sens. J’imagine ces histoires, ces lieux, ces personnages.

– Mais vous dites vous-mêmes que certains lieux, que certaines décisions de personnages s’imposent à vous.

– C’est l’inspiration qui veut ça ! C’est comme ça que ça marche.

– Et pourtant, des centaines d’apprentis-auteurs assistent à vos masterclass en essayant de comprendre comment accéder à cet état d’inspiration. C’est donc bien qu’ils n’y arrivent pas.

– Je… Je ne voudrais pas me montrer grossier. Je pense que vous avez tort.

Tout ce discours perturbait Rudolf. Que la source de son imagination vienne d’ailleurs, d’un monde parallèle, il y avait déjà pensé bien sûr. Jusque là, cette idée saugrenue, presque une histoire à raconter à elle toute seule, n’avait jamais quitté son cerveau. L’entendre ici, formulée par quelqu’un d’autre, était très perturbant.

Rudolf pensa à Philip K. Dick, lui aussi atteint de ce sentiment d’idées venues d’ailleurs, de lui comme transmetteur plutôt que créateur à la fin de sa vie. Il ne voulait pas sombrer dans la même tourmente. Nadia lui demanda :

– Monsieur Muller… pourriez-vous prouver que votre inspiration ne vient pas d’univers parallèles avec lesquels vous nous maintenez en connexion ?

Rudolf resta silencieux plusieurs secondes.

– Non… Non, je ne pourrais pas.

– Il n’existe pourtant que ces deux possibilités. Il y a une chance sur deux pour que ce soit le cas. N’est-ce pas suffisant que pour au moins éprouver un doute ?

Le cerveau de Rudolf entra en ébullition. Il ne trouvait pas le moyen de contrer cet argument. Incroyable.

– Vous savez, monsieur Muller, certains d’entre nous ont perdu un proche. Comme vous et votre père.

C’était le coup de grâce. Rudolf retint ses larmes, pris de colère et de tristesse. Il avait dû dire ça dans une interview quelconque. Mis à nu, pris au dépourvu, désormais convaincu de laisser une place au doute quant à l’origine de ses propres idées, il demanda :

– Apprenez-moi.

Il regardait tous ces adeptes autour de lui. Il voulait savoir. Il voulait croire, trouver la paix avec eux.

– Faites-moi lire ce qu’il y a à lire dans mes livres. Montrez-moi.

Le tout était d’y croire.


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