Katie Ross est l’une des actrices les plus prisées de sa génération. Richissime, elle fait partie de l’élite capable de s’offrir le luxe ultime : celui d’une vie prolongée d’un tiers grâce à un traitement d’exception.


De toutes les femmes du monde, Kathleen Ross était la plus belle. C’est du moins ce qu’avait affirmé Pearl Magazine dans son classement annuel, lui octroyant ce titre pour la onzième fois d’affilée. Cela aurait fait douze si cette petite peste de Sian Wong ne lui avait pas arraché la nomination à l’époque. Qu’elle aille au diable.

Katie ne laissait personne indifférent, et certainement pas le public qui l’encensait à la sortie de chacun des films dans lesquels elle jouait. Le film pouvait être pitoyable – c’était déjà arrivé – on ne lui en voulait jamais à elle. La grande actrice Katie Ross restait immaculée, intouchable, jamais éclaboussée même par les critiques jetées au visage d’un piètre réalisateur.

Il n’y avait plus de mauvais films, aujourd’hui. Seuls les plus grands pouvaient se payer Katie Ross. Son salaire exorbitant lui avait permis d’accéder au luxe suprême, au fantasme ultime que seule une poignée d’individus, une élite richissime pouvait se payer : un traitement anti-âge.

Comme tous les matins, dans son palais de marbre, Katie observait l’étendue des ridules au coin de ses yeux. Elle était persuadée de pouvoir dire si elles avaient avancé ou s’était approfondies pendant la nuit. Elle prit du recul, se regarda, se trouva belle. La coupe de cheveux vintage qu’on lui faisait arborer en tournage pour le moment lui faisait ressembler encore plus que d’habitude à sa grand-mère. Sauf que sur les photos où elles étaient les plus semblables, sa grand-mère avait à peine quarante ans. Katie en avait septante.

Le traitement anti-âge avait évité à Katie d’abuser de la chirurgie, et lui avait octroyé une santé qu’aucune opération ne lui aurait fournie. Elle était jeune en apparence, mais aussi en dedans. Son corps ne paraissait pas plus jeune. En grande partie, il était plus jeune. Son espérance de vie s’était ainsi vue augmentée de trente pourcents, d’après les médecins. Elle pourrait vivre cent-dix ans ! Matt Yang, le milliardaire qui avait fait fortune dans les supraconducteurs, avait vécu en bonne santé jusqu’à cent-trente-deux ans. C’était quarante ans plus vieux que sans traitement.

Une fois prête à affronter le monde extérieur, Katie fut escortée par son équipe habituelle jusqu’au plateau où elle joua toute la journée. Elle allait et venait ainsi chaque jour. Elle détestait dormir sur les lieux de tournage, elle aimait son confort. Il arrivait d’ailleurs souvent que le lieu de tournage soit défini en fonction de la distance par rapport à son domicile, si elle était prévue au casting.

Entourée toute la journée, surveillée en permanence pour sa propre sécurité, Katie avait un secret, un rituel auquel elle s’adonnait en cachette. La nuit, elle se levait et sortait dans son grand jardin avec un de ses muffins préférés. Elle attendait un moment que ses yeux s’habituent à l’obscurité, puis passait quelques dizaines de minutes à regarder les étoiles, et les noires branches des arbres se découper sur le ciel.

Ce soir ne fit pas exception. Après cette journée harassante, elle avait bien mérité ce petit bol d’air frais en solitaire – et quelques délicieuses bouchées sucrées. Katie attendit; comme d’habitude, puis marcha près de ses rosiers, paisible. C’est là qu’elle entendit un bruit. Elle crut d’abord qu’il s’agissait d’un chat. Lorsqu’elle vit un homme surgir de derrière une haie à deux mètres d’elle, la peur la figea sur place. Elle ne put qu’apercevoir un geste vif, agressif dans sa direction, et elle se sentit instantanément aveuglée. Son visage se mit à brûler, fort, très fort. Elle posa les mains contre ses joues, contre ses paupières et ses mains brûlèrent à leur tour.

Katie hurla dans la nuit.

– Madame Ross ? Madame Ross, êtes-vous réveillée ?

La voix semblait venir d’un rêve. Dans les rêves, cependant, votre peau ne pouvait pas faire aussi mal. La douleur était insupportable. Katie ouvrit les paupières et sentit son visage couvert de bandages. Les draps n’étaient pas les siens. Elle était à l’hôpital.

– Madame Ross, comment vous sentez-vous ?

D’une voix faible qu’elle ne reconnut pas elle-même, elle dit entre les bandes qui ne couvraient pas ses lèvres :

– J’ai mal.

Le médecin, qu’elle voyait maintenant distinctement, se pencha sur un appareillage pour y modifier quelques paramètres. En quelques secondes, Katie ressentit une forme de soulagement.

– C’est mieux ?

– Oui… où suis-je ?

– Vous êtes à la clinique Saint José du Fiacre et je suis le docteur Blosson. Vous avez été agressée la nuit dernière, madame.

– Où est-elle ? Je veux la voir !

Princess, la fille de Kathleen, débarqua dans la chambre et se rua vers sa mère.

– Oh mon dieu, maman ! Qu’est-ce qu’on t’a fait…

Katie serra sa fille contre elle. Elle pleura un peu, mais même les larmes étaient douloureuses.

– Que s’est-il passé, docteur ?

– La police se chargera de vous donner les détails les plus techniques mais… vous avez été agressée hier soir par un homme qui vous a vraisemblablement jeté un acide au visage. À vrai dire, c’est un miracle que vous n’ayez pas perdu la vue. L’homme a été arrêté, et vous avez été transportée ici par votre équipe, la nuit dernière.

– Je peux te dire qu’elle va entendre parler de moi, ton équipe de sécurité, maman !

– Non, chérie… c’est de ma faute. Je suis sortie seule.

– Maman…

Le médecin poursuivit :

– Madame, c’est un honneur de pouvoir vous prodiguer des soins. Je reviendrai dans quelques minutes, le temps pour moi de répondre aux questions de la police.

– La police est déjà là ?

– Oui, madame. Ils passeront vous voir ensuite, j’imagine.

Il disparut, laissant Princess et sa mère seules, effondrées.

Kathleen n’était pas au bout de ses peines. La police vint lui rendre visite et lui apporter les informations récoltées jusque là. C’était un fan déséquilibré qui était parvenu à s’introduire chez elle.

– Ses mains étaient couvertes de coupures et de sang, avait dit un des policiers. Il a escaladé votre clôture barbelée.

Ils lui expliquèrent que son équipe de sécurité l’avait cerné, qu’ils avaient été jusque chez lui avant de venir à l’hôpital et qu’on avait retrouvé dans son appartement des dizaines et des dizaines de photos d’elle.

– On a aussi retrouvé du chlorure d’hydrogène dans des concentrations supérieures à ce qui se vend dans le commerce pour les particuliers. On ne sait pas encore comment il s’est procuré ça.

Princess demanda :

– Est-ce qu’il a… expliqué son geste ?

– L’homme a des antécédents psychiatriques. Il n’a pas donné de motivation particulière…

La pire discussion n’avait pas encore eu lieu, cependant. Les policiers partis, ce fut au tour du docteur de réapparaître.

– Docteur, demanda directement Katie, je veux me voir.

– Vous êtes sûre ? Vous devriez attendre un jour ou deux…

– Je veux me voir !

– Très bien.

Le docteur ne bougea pas.

– Eh bien ? s’impatienta l’actrice.

– Je préfère d’abord vous dire quelque chose. Les brûlures vont être très impressionnantes. Néanmoins, je tiens à vous dire que de nos jours, les techniques de reconstruction faciale fonctionnent particulièrement bien.

– Mais… c’est une très bonne nouvelle ! dit Princess.

– Oui, bien sûr. Cela a tout de même une conséquence importante.

Dans son lit, Katie se redressa.

– Quelle conséquence ?

– Vous subissez un traitement à l’AP20187. Votre corps reste jeune, tonique, vos organes se portent mieux, pour la plupart. Votre espérance de vie est plus élevée… mais vos capacités de cicatrisation, elles, sont très mauvaises.

– Quoi ? Comment ça ?

– L’AP20187 s’attaque aux cellules sénescentes. Or, elles jouent un rôle majeur dans la cicatrisation.

– Et concrètement, qu’est-ce que ça veut dire ?

– Ça veut dire qu’il va falloir choisir…

Katie comprit avant qu’il ne termine.

– Non… ne me dites pas que…

– Si nous nous occupons de votre reconstruction faciale, vous aurez besoin de vos pleines capacités de cicatrisation. Cela veut dire arrêter le traitement mais, à votre âge, ce serait définitif. Si vous n’arrêtez pas le traitement, vos brûlures cicatriseraient beaucoup plus lentement. On pourrait envisager de vous opérer, seulement petit à petit, au fil du temps…

– J’ai le choix entre la vie et la beauté ?

Princess étouffa un sanglot.

– Enlevez-moi ces bandages. Je veux toujours me voir.

La prochaine injection d’AP20187 avait lieu le lundi suivant, et Katie n’avait toujours pas pris de décision. Rentrée chez elle après deux jours car bénéficiant d’une assistance médicale à domicile, elle errait dans sa maison gigantesque plutôt que d’aller au jardin. Sa face rouge, brûlée, déformée par l’acide lui faisait éviter du regard les miroirs qu’elle avait fait poser partout.

Quand elle avait demandé au docteur ce qui allait se passer en cas d’arrêt du traitement, il avait été clair. Elle serait opérée pour retrouver un visage parfait… mais les cellules sénescentes recommenceraient à proliférer en des quantités telles qu’elle retrouverait probablement un physique de son âge endéans les cinq ans. Elle allait se voir vieillir de plus de vingt ans en cinq ans… puis mourrait comme tout le monde, comme les petits, elle qui avait tout fait dans la vie pour être une grande.

Continuer, c’était limiter ses chances de cicatrisation, donc d’être opérée. Cela signifiait aussi souffrir de ses brûlures beaucoup plus longtemps, risquer l’addiction aux anti-douleurs, et arrêter sa carrière. Tout cela pour vivre trente ans de plus.

– Qu’est-ce que je pourrais faire de ces trente ans  ? avait-elle demandé à sa fille.

– Tu pourrais te reconstruire tout doucement, et faire des bonnes actions.

– Des bonnes actions ?

– Oui, tu vas faire de sacrées économies sans les injections. Tu m’as dit que tu avais toujours voulu aider les jeunes filles qui ont une enfance difficile. Tu pourrais t’investir dans l’associatif.

La piste commençait à lui sembler envisageable jusqu’au lendemain, où le producteur du film qu’elle était en train de tourner débarqua.

Le temps qu’on lui fasse traverser le palais, Katie avait pris son courage à deux mains et était sortie dans le jardin après s’être coiffée d’un grand chapeau pourvu d’un voile sombre, destiné à la protéger du soleil.

Quand l’homme la rejoignit, chemise ouverte, chaussures en crocodile, elle évita soigneusement de le regarder.

– Jerry ! Quelle bonne surprise !

– Une bonne surprise ? On n’a pas de nouvelles de toi depuis trois jours, Katie, qu’est-ce qui se passe ?

Le ventre de Katie se contracta. Elle n’en avait parlé à personne de l’extérieur pour le moment. Si elle lâchait le morceau auprès de Jerry, c’était sûr : tout le monde serait au courant.

– Je ne peux plus jouer.

Le producteur mit une bonne seconde à emmagasiner l’information.

– Comment ça, tu ne peux plus jouer ?

– Mon tournage était presque fini, non ? Qu’est-ce qu’il me restait, trois scènes ?

– Tu es une professionnelle, tu sais très bien combien de scènes il te restait.

– Eh bien fais-les jouer à cette garce de doubleuse, et numérisez-lui le visage, ou je ne sais quoi. Moi, je ne peux plus jouer.

– Mais bordel, on a un contrat ! Qu’est-ce qui se passe ?

– J’ai eu un accident.

– Un accident ?

– Je suis défigurée, Jerry. Défigurée !

Elle cria si fort que le producteur recula d’un pas.

– C’est pas vrai…

Il y eut un moment de silence, avant que Jerry ne dise :

– Tu sais, la chirurgie fait des miracles de nos jours…

– Ça n’est pas si simple.

– Écoute. Je peux suspendre le tournage. Le film ne vaut rien sans toi. Mais si on ne reprend pas dans les trois mois, on va vraiment avoir un problème. Et ce ne sera pas réglé entre toi et moi, mais nos avocats. Fais-toi soigner.

Jerry s’éloigna, laissant Katie seule au milieu du jardin. Elle s’était jurée de ne pas pleurer. Il était trop tard.

– Docteur Alvarez ? C’est Princess Ross.

À l’autre bout du fil, le médecin oscillait entre empathie et agacement.

– Madame… je ne peux pas vous donner d’information médicale concernant votre mère.

– J’ai juste besoin de savoir… Est-elle venue se faire injecter sa dose d’AP20187 ?

– Je ne devrais pas…

– S’il vous plaît.

Le médecin soupira.

– Non. Non, elle n’est pas venue. En fait, elle a appelé pour mettre fin au traitement.

Princess le remercia et raccrocha. Elle était fière de sa mère. Elle allait quitter la maison pour aller la rejoindre quand le téléphone sonna.

– Oui ?

– Madame Ross ?

C’était la voix du chef du personnel de sa mère. Elle tremblait.

– C’est votre maman, madame.

La main de Princess se cramponna au combiné.

– On l’a retrouvée dans son lit ce matin. Il était déjà trop tard.


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