Quentin a un secret. Dans l’étroite cave de son gigantesque immeuble, il fait pousser une denrée rare que beaucoup pourraient convoiter… un tapis de gazon où se reposer.


Certaines choses ne changeaient jamais. Alors qu’il revenait du service de comptabilité, après quatre heures passées à ajuster les algorithmes de prédiction des fraudes, une caisse en carton vide attendant Quentin sur son bureau. Le message était on ne peut plus clair. Dehors, tout de suite.

Tout le monde connaissait les règles et personne ne les remettait en question. Quentin avait lui-même optimisé le logiciel qui gérait le personnel en fonction des performances de l’entreprise. Aujourd’hui, le moins performant, c’était lui.

Il n’y avait rien à contester, ni personne auprès de qui le faire. Quentin ramassa le peu d’affaires qu’il avait sur place et débarrassa le plancher avant que le nettoyeur ne vienne stériliser son poste de travail.

Marchant caisse en main sur un trottoir étroit, un masque blanc pour le protéger de la pollution, Quentin rentra chez lui. Il avait besoin de se détendre pour parvenir à réfléchir. Il marcha vite, s’écartant des artères les plus fréquentées pour rejoindre des rues plus ténues, assombries par la hauteur et la proximité des bâtiments. Là, sous les dizaines de mètres de béton jauni et l’indémêlable entrelacement de cordes à linge, il s’engouffra de côté par la porte trop étroite de son immeuble, indiscernable des autres.

Au lieu de prendre le lévitateur, Quentin s’engouffra dans l’escalier. Il faisait partie des rares personnes à encore disposer d’une cave, un espace clos d’environ deux mètres carrés de surface pour deux de haut, au sous-sol. Dans le noir et la poussière, il avança entre les rangées de portes et s’arrêta derrière la seule en-dessous de laquelle on distinguait un halo de lumière. Jetant d’abord un œil par-dessus son épaule pour être sûr qu’on ne le remarque pas, Quentin tourna une clé dans la serrure et ouvrit grand, couvrant son corps de lumière blanche.

Là, sous des lampes imitant la lumière du jour qu’il avait installées lui-même, un tapis de gazon naturel poussait entre les quatre murs de béton. Quentin posa sa caisse en carton dans un coin, enleva chaussures et chaussettes, puis fit un premier pas sur ce tapis naturel en prenant garde de ne pas se cogner sur la réglette en métal qu’il avait positionnée dans l’entrée, pour empêcher la couche de terre de se déverser vers l’extérieur. Quentin se dépêcha de refermer derrière lui, s’agenouilla puis s’allongea sur le sol meuble. Là, les yeux fermés, mains derrière la tête, s’imaginant au bord des lacs ou des rivières qui peuplaient les histoires d’enfance de ses arrière-grands-parents, il put réfléchir.

Qu’allait-il faire, maintenant ? Son indice de performance allait le suivre partout, qu’il le veuille ou non. Qui voudrait encore l’engager en regardant ses derniers chiffres ?

Après une pause de quelques minutes, on se tourna pour voir l’unique touffe d’herbe non tondue, dans le coin sur sa droite. Pinçant une tige entre ses doigts, il récolta les semences qui allaient lui permettre de pérenniser son tapis de gazon. Il en avait récolté suffisamment maintenant pour faire pousser l’équivalent d’une deuxième cave.

Affamé à cette heure, Quentin quitta vite les lieux. C’est là qu’il croisa un voisin, un vieillard en train de refermer la porte de sa propre cave. Ils se dirent bonjour d’un signe de tête.

– C’est quand même un petit espace à entretenir pour pas grand bénéfice, dit le vieux.

– C’est sûr, répondit Quentin avec automatisme.

Le voisin rangea sa clé et commença à s’éloigner.

– Attendez !

Quentin avait été surpris par son propre cri. Une idée lui était venue. Une idée qui allait peut-être le sortir du circuit infernal du travail surveillé.

– Votre cave, vous me la vendriez ?

Le dernier voisin venait de céder. Un an après sa première acquisition, Quentin possédait maintenant quatorze caves contiguës au bas de son immeuble. Glissant l’acte de vente dans la poche intérieure de son costume, il héla un auto-taxi pour rentrer chez lui. À l’approche de son quartier, comme d’habitude, le véhicule ralentit :

– Nous entrons en zone d’indice économique faible. Êtes-vous sûr de vouloir poursuivre ?

Quentin valida oralement le trajet, et l’auto-taxi repartit à pleine vitesse.

Par les carreaux, Quentin voyait défiler les façades délabrées les unes après les autres. Il avait suffisamment vécu dans ce quartier. Il fallait qu’il s’en aille. Pour cela, il lui fallait plus d’argent, et justement l’auto-taxi approchait de son immeuble.

Aujourd’hui, il y avait une file d’une dizaine de personne devant l’entrée. Ça n’était pas si mal. Quentin descendit de son véhicule et descendit droit vers les caves.

Deux employés à plein temps géraient le flux continu de clients. Petit à petit, les caves avaient été aménagées en cabines au gazon doux et touffu. Par tranches d’un quart d’heure, la petite société fondée par Quentin facturait la location des cabines aux humains en manque de nature. Ils venaient tous ici et payaient le prix fort pour s’allonger dans l’herbe.

Le patron s’approcha de ses employés.

– Tout va bien, Damien ?

– Oui, monsieur.

– Pas eu de dégât aujourd’hui ?

– Non… juste la dame du quatrième ce matin. Elle pèse un peu lourd, elle a écrasé l’herbe. On ne lui a pas rendu sa caution.

– Très bien. Pas de vol de semences ?

– Rien à déclarer, monsieur.

Quentin tapa sur l’épaule de son subordonné. Comme chaque jour, il se remémora les trajets en camion pour aller chercher de la terre de qualité, la toute première location de sa propre cabine, son succès, l’ensemencement de la deuxième, l’installation des lampes puis de l’aération… Il avait connu un parcours sans faute, lui, l’homme de la liste rouge aux candidatures à l’emploi.

Quentin s’approcha de la première cabine. Elle était maintenant exclusivement réservée à la pousse d’herbes suffisamment hautes que pour en récolter les semences.

Il voulait partir, maintenant. Ouvrir un grand complexe dans un quartier plus favorisé, là où ses clients n’auraient pas peur d’aller, là où les auto-taxis ne repèreraient pas d’indice socio-économique faible.

Main sur la poignée de la porte, Quentin vit sortir deux clients un peu plus loin, et deux autres entrer. À cette cadence, le déménagement serait sans doute pour bientôt. Il entra dans la cabine numéro 1 et se figea. Aussi vite qu’il put, Quentin ferma la porte derrière lui et s’y adossa, terrorisé. Devant lui, son précieux gazon était ravagé de monticules de terre. Il en compta six.

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

Il s’approcha, observa attentivement un monticule. Il avait l’air d’être percé en son centre. Quentin dégagea la terre de ses deux mains, jusqu’à revenir au niveau du sol. Effectivement, il était percé d’un trou d’environ trois centimètres de diamètre.

Qui était le client qui s’était introduit ici pour tout saccager ? Hors de lui, Quentin se releva et sortit de la cabine.

– Damien ?

L’employé approcha.

– Qui est entré ici ?

– Ici ?

– Dans la première cabine.

– Mais… personne n’y entre, monsieur.

– Alors, comment m’expliquez-vous ça ?

Quentin entrouvrit la porte, juste assez pour que l’employé puisse passer la tête à l’intérieur.

– Ça alors !

– Je ne vous le fais pas dire !

Le patron claqua la porte.

– Des investisseurs viennent après-demain, Damien. Ils viennent voir comment je gère l’affaire pour financer une partie du déménagement. Alors il va falloir faire quelque chose pour cette cabine saccagée !

– Mais monsieur, ça risque de recommencer.

– De recommencer ?

– Oui, c’est une taupe qui a dû faire ça, monsieur.

– Une taupe ?

– Oui c’est… une petite bête grande comme ça… aveugle, qui fait des trous dans la terre. Je pensais que ça avait disparu, moi. Avec vos anciennes couches de terre de cinq centimètres, à mon avis, vous ne risquiez rien. Mais depuis que vous êtes passé à trente…

– Vous voulez me faire croire qu’un animal disparu a fait six trous dans la terre de ma cabine ?

– En même temps, elle ne sera pas difficile à trouver vu le volume de terre à l’intérieur.

Quentin ne répondit pas. L’idée de devoir vider tout le contenu de la cabine pour la réensemencer ne l’enchantait pas du tout. C’était un pari risqué.

– Je vais rentrer et réfléchir un peu.

Il aurait préféré utiliser une cabine, mais le nombre de clients était trop important. Il prit donc le lévitateur pour rejoindre son étage. En chemin, il déplia un écran de sa poche arrière et fouilla sur Internet ce qu’il pouvait apprendre des taupes. Quentin découvrit un animal petit et laid, au museau pointu et aux doigts pourvus de griffes. On annonçait bien « espèce éteinte ».

Désespéré, les mains encore pleines de terre, Quentin s’allongea sur le canapé. Il n’avait pas le choix. Il devait éliminer cette bestiole.

– C’est toi ou moi, saloperie.

Armé d’un couteau de cuisine et d’un plantoir, Quentin venait de fermer derrière lui la porte de la cabine numéro 1. Il n’avait pas réussi à dormir et n’y arriverait probablement plus jamais avant d’en avoir fini avec ce petit animal caché là, quelque part dans la couche de terre étendue sur deux mètres carrés.

À genoux sur l’herbe, Quentin enfonça son plantoir dans la première motte, et commença à dégager une galerie sous la terre.

– Tu vas disparaître pour de bon !

À l’extérieur, les clients qui pouvaient l’entendre se regardaient sans comprendre. Damien fit preuve d’autant de professionnalisme que possible en les dirigeant vers leurs cabines respectives. Mais le bruit fut bientôt si intense que l’employé s’interrompit et vint frapper à la porte.

– Tout va bien, monsieur ?

N’obtenant pas de réponse, il décida d’entrer. Quentin, couvert de terre, venait de saccager la cabine plus que n’importe quelle taupe n’aurait pu le faire. Il avait ravagé le sol sur toute sa surface.

– Je ne comprends pas ! Je ne comprends pas, elle n’est pas là !

– Monsieur, il reste des clients, calmez-vous…

– Mais elle doit bien être là, cette saloperie !

Il se redressa.

– Ou alors… ou alors tu m’as menti !

Un cri empêcha Damien de répondre. Les deux hommes se ruèrent hors de la cabine. Une cliente était sortie de sa cabine, en panique.

– Il y a une bête ! Une bête dans l’herbe !

Quentin bouscula tout le monde pour entrer à l’intérieur. Ça ne ressemblait à aucune image de taupe qu’il avait vue. L’animal était plus pâle, le fixait d’yeux qui pouvaient vraisemblablement le voir, et portait sur le dos une épaisse couche de poils drus. Lorsque l’humain s’en approcha, il roula en boule pour se protéger. Quentin rit.

– Alors, on a peur ?

Il se pencha pour le ramasser et se piqua si fort à ses poils qu’il lâcha la bête. Elle en profita pour filer.

– Ah ! Merde ! Damien, fais partir les clients ! Annule tous les rendez-vous !

Combien d’animaux avaient décidé de coloniser ses petits espaces de détente ? Quentin était hors de lui. Quittant la cabine, il désactiva le système de ventilation sur le tableau électrique.

– Qu’allez-vous faire, monsieur ? lui demanda Damien.

– Rentre chez toi. Je vais tous les gazer.

– Les gazer ?

– Je connais un endroit où on vend encore les produits qu’on mettait pour se débarrasser des insectes. On ne me fera pas croire qu’à haute dose, ça ne bute pas aussi les autres animaux.

– Mais… vous pensez que les cabines seront utilisables par vos fameux investisseurs ?

Le patron ne répondit pas. Il se contenta d’ignorer son employé et de quitter le bâtiment aussi vite que possible.

Quentin revint, un sac de poudre blanche et un masque de protection sous le bras. Désormais seul, il se dirigea vers le système de ventilation et déversa son produit à l’intérieur, après quoi il revint au tableau électrique.

– Au-revoir, les bestioles, dit-il dans son masque en enclenchant la ventilation des cabines.

C’est de bonne humeur que Quentin descendit au sous-sol ce matin-là. Il avait passé une nuit reposante, convaincu d’avoir éliminé les nuisibles qui ruinaient sa petite entreprise. Quand il descendit, Damien était déjà là. Il toussait.

– Monsieur… on a un problème.

L’odeur âcre du produit diffusé dans l’air des cabines était forte.

– Ce n’est pas grave, dit-il après s’être raclé la gorge. On va bien aérer et…

Damien avait déjà ouvert toutes les portes. Quentin passa devant chacune d’elles et dressa le même constat. L’herbe était jaune, sèche, morte. Il se pencha pour la toucher. C’était comme caresser les poils d’un balai.

Désemparé, le patron se retourna et demanda :

– Et mes semences ?

– Ça sent très mauvais dans l’armoire de stockage aussi… à mon avis, elles sont foutues…

– Qu’est-ce que je vais dire aux investisseurs ?

– Justement, ils ont appelé avant que vous ne descendiez, monsieur…

– Oui, et ?

– Ils ont dit qu’ils ne se déplaceraient pas après avoir vu que vous étiez sur la liste rouge des travailleurs. Ça ne leur inspire pas confiance.

– Je suis pourtant capable de gérer une…

Quentin baissa les bras, regardant le désastre autour de lui.

– Je crois que je vais retourner me coucher.


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