Dorian est le leader de « Fractale », l’un des plus grands groupes de rock de l’Histoire, hélas en perte de vitesse. La proposition hallucinante de leur manager Martin pourrait bien propulser définitivement les musiciens au rang de dieux vivants… à moins qu’ils ne meurent en essayant ?


Dorian détestait les rendez-vous avec son manager. Ces deux dernières années, faire le point avec lui sur les finances du groupe, les interviews à donner, les places de concert à vendre était devenu un calvaire. Et quand le monde entier vous a considéré comme une légende vivante du rock, passer un moment pénible à vous entendre dire que tout va mal est autrement plus difficile que pour le commun des mortels. En tout cas, c’est comme ça que Dorian voyait les choses.

Les fesses vissées au fond de la banquette de sa limousine, le regard masqué par une paire de lunettes de soleil, Dorian jouait un air de guitare sur sa Gretsch préférée. De part et d’autre, sur les banquettes latérales, ses immenses gardes du corps se faisaient face sans sourciller.

– Monsieur ?

La voix du chauffeur était diffusée à travers de petits haut-parleurs incrustés dans le plaquage en noyer.

– Ouais ?

– Nous sommes arrivés.

Dorian posa la guitare contre la banquette et soupira. Une fois le véhicule à l’arrêt, la rockstar assista à l’habituel ballet de ses gorilles, l’un sortant en premier, vérifiant le périmètre une première fois, puis le second, pour enfin finir par le laisser sortir.

Dorian traversa les couloirs de la maison de disques sans quitter ses lunettes de soleil, savourant sans le laisser paraître les regards émoustillés des stagiaires et des employés qui le voyaient passer là, son manteau de fourrure sur le dos. Martin, son manager, un petit chauve trapu qui avait de l’énergie à revendre, l’attendait à l’extérieur de son bureau vitré.

– What’s up, boule de billard ?

L’agent se vit adresser un clin d’œil qu’il repéra au mouvement des muscles faciaux de sa star. Il referma derrière lui.

La pièce était ouverte de long en large sur la ville, dont elle offrait un panorama somptueux. Les seuls murs disponibles étaient couverts de disques d’or. Sur un canapé, les autres membres du groupe, Simon et Todd attendaient leur guitariste et chanteur.

– Waldo, comment va ?

Simon s’était levé pour serrer contre lui son ami.

– Alors ma poule, quoi de beau ? commença Todd.

Martin, lui, était déjà passé de l’autre côté de son bureau. Il attendait que les formules de politesse se soient échangées pour commencer la réunion, mais semblait qu’il risquait d’attendre longtemps. Dorian était en plein show.

– … et là, cette connasse se barre !

– Mais non !

– Mais si ! Elle me laisse seule avec son putain de chien, Rocky. Un enfoiré de dogue accro à la coke.

Martin tenta de s’imposer.

– On peut y aller, Waldo ?

– On y va, on y va, répondit Dorian. Mais il faudra qu’on passe chercher de la coke après. Pour mon chien.

– J’en ai coaché, des stars, mais « j’achète de la cocaïne pour mon chien », on ne me l’avait encore jamais faite.

– Sérieusement ! Mais c’est pas mon chien, c’est celui de ma femme. Enfin de mon ex-femme. Enfin de ma future ex-femme. Je t’expliquerai.

– C’est cela, oui.

Martin se massa les paupières.

– Bon, les garçons. J’imagine que vous avez lu la presse ? On est en juillet, et qu’est-ce qui se passe en juillet, chaque année depuis vingt ans ?

– Ces connards de Black Gems font la une, marmonna Todd.

– Exactement.

– On en a déjà parlé, Martin. On ne pourra pas refaire ça. C’est le premier groupe à avoir donné un concert dans l’espace, il n’y aura pas d’autre première fois.

– Reste que trouver une première fois de la même ampleur serait intéressant. Et quand je dis intéressant, je pense money hein, les gars. Je me fais comprendre ?

– Jusque là, on te suit, numéro huit.

– J’ai quelque chose à vous proposer. Pour être honnête, j’ai reçu cette information de manière détournée il y a deux semaines… et j’hésite à vous en parler depuis.

– Deux semaines ? s’étonna Simon. Ça pourrait carrément laisser le temps aux Black Gems ou à n’importe quel autre groupe de nous piquer l’idée, non ?

– Oh non, aucun risque. Ce que je vais vous proposer là est encore expérimental. C’est dangereux, risqué, ça pourrait mal tourner, ça…

– On a compris l’idée. Explique-nous !

Martin plaqua les mains sur son bureau et se redressa.

– Le mieux, c’est que nous allions leur rendre visite directement.

– Tu plaisantes ? s’offusqua Dorian. Tu nous fais venir jusqu’ici pour nous remballer en cinq minutes ?

– Je ne plaisantes pas… mais si vous ne le voyez pas de vos yeux, vous refuserez de me croire.

Les trois musiciens se regardèrent. Todd désigna l’agent du menton.

– J’aime quand il parle comme ça.

La petite troupe s’était déplacée avec un minibus loué par Martin. Waldo avait proposé d’utiliser sa limousine, mais l’agent avait refusé. Pas assez discret. Ils avaient débarqué au pied d’un bâtiment qui ne payait pas de mine, un immeuble gris au crépit sale. Une université. Au sous-sol, ils rencontrèrent Un homme et une femme, des chercheurs.

– Ces gens viennent d’inventer quelque chose et de le mettre à l’épreuve, expliqua Martin. Ils vont vous montrer. N’est-ce pas Dr Foss ?

La femme approuva. Dorian remarqua que ni elle, ni son collègue ne semblaient intimidés par la présence des membres du groupe. C’était déstabilisant. Ces gens devaient véritablement passer tout leur temps à régler… Dieu sait quelle machine.

Ouvrant une porte après l’autre, les scientifiques finirent par faire s’installer les quatre autres derrière une vitre qui faisait face à une cellule hexagonale, au centre de laquelle trônait un petit tabouret. Quand Dorian découvrir la petite pièce, il demanda :

– Tu veux nous faire enregistrer ici ? On dirait un studio.

– Non, non.

Dr Foss s’attacha les cheveux.

– J’aurais besoin d’un objet qui n’a pas trop de valeur.

Todd renifla, haussa les épaules et détacha la Rolex de son poignet.

– C’est celle que j’aime le moins.

– Vous êtes sûr ?

– Faites-en ce que vous voulez, madame.

– Docteur.

Elle quitta la pièce et réapparut dans la cellule hexagonale de l’autre côté de la vitre, sa blouse blanche rendue éblouissante par l’éclairage intense. Elle disposa la montre de Todd sur le tabouret, puis autre chose.

– Un rat ? demanda Simon.

– Une souris, corrigea le scientifique resté avec eux dans le cagibi, assis derrière une console couverte d’instruments et de potentiomètres, à faire jalouser jusqu’au plus obsessionnel des ingés son.

– On est bon ? demanda-t-il dans un petit micro qui se trouvait à proximité.

De l’autre côté de la vitre, Foss leva le pouce dans sa direction et quitta la pièce.

– Regardez bien, maintenant… dit Martin.

Le scientifique sur sa chaise lança un décompte.

– … Quatre… Trois… Deux…

Les lumières s’éteignirent à chaque seconde, jusqu’au noir complet à zéro. Puis il y eut un flash, comme un éclair, et un bruit assourdissant de l’autre côté de la vitre. Les quatre intrus au dispositif sursautèrent, même Martin qui avait pourtant déjà assisté à la scène. Un jet d’étincelles plus tard, les lumières se rallumèrent. La souris, la montre et le tabouret avaient disparu.

Le choc du bruit et de la mise en scène passé, Dorian demanda :

– Et quoi, tu nous as fait venir pour assister un tour de magie ?

– Tais-toi une seconde, Waldo, et regarde plutôt ça !

Martin lui montra un écran à côté du scientifique. Une caméra était en train de zoomer sur le centre de la pièce. Dans un coin, on pouvait lire le grossissement progresser à une vitesse folle. Pour la première fois depuis le réveil, face à cette image grandissante, Dorian ôta ses lunettes de soleil.

– Non…

– Putain…

Là, au milieu de la pièce immaculée, rendus minuscules grâce à Dieu sait quel procédé, il y avait un tabouret, une montre et une souris.

– C’est une blague, c’est ça ? demanda Dorian. Dites-moi que c’est une blague.

– Non, Waldo. Ces gens peuvent vraiment miniaturiser ce qu’ils veulent.

– Eh bien, dit Simon, si avec ça ils ne chopent pas le prix Nobel, c’est que la putain de science est aussi pourrie que la musique.

Dr Foss était revenue dans la pièce.

– Vous imaginez les applications, les gars ? Pour le transport, le stockage, la chirurgie…

– C’est fou. Et vous pouvez rendre aux choses leur taille normale.

– Oui, bien sûr. Elles retrouvent leur taille d’elles-mêmes en cent-cinquante minutes environ. On peut aussi provoquer la récupération de forme par électrostimulation.

Toujours derrière la console, le chercheur éteignit la lumière de nouveau.

– Vous imaginez, les gars ? Être le premier groupe du monde à jouer un concert en étant miniaturisés ?

– Ce serait génial !

– Ce serait historique !

– Avec ça, ces foutus Black Gems seront relégués au second plan pour de bon.

Grand flash de lumière. Le tabouret, la montre et la souris était de retour.

– On vous miniaturise, on miniaturise vos instruments, on vous filme au microscope et on retransmet ça partout dans le monde.

Dorian remit ses lunettes.

– J’ai une meilleure idée, dit-il. On va faire encore plus gros.

– Encore plus gros ?

– On va miniaturiser la foule. Et toute une sale de concert. Et on va donner un putain de spectacle là où personne n’a encore donné de putain de spectacle !

– Où ça ?

Dorian écarta les bras, comme si sa proposition semblait évidente.

– Dans un putain de corps humain, les gars. On va donner un concert depuis l’intérieur du corps d’un fan.

– Merde.

C’était Martin, et il ne s’adressait pas à ses musiciens. De l’autre côté de la vitre, la Rolex et le tabouret étaient couverts de sang. La souris venait d’exploser.

Cela faisait trois jours que Simon ne répondait plus au téléphone. Le batteur avait quitté le groupe le premier après la visite du laboratoire, fou d’inquiétude après avoir vu ce qui s’était passé pour le rongeur de l’autre côté de la paroi.

– C’est une question de réglage, avait-on tenté de lui expliquer. Nous devons encore créer un environnement au sein duquel nous contrôlerons la pression atmosphérique, l’influence de la gravité et d’autres paramètres. Le voyage sera sans danger.

– C’est pas l’impression que donne votre tour de magie, avait-il rétorqué. J’ai une femme et des gosses, moi, j’ai pas envie de me retrouver en bouillie avec une foule entière pour faire rebondir ma carrière.

Le musicien s’en était allé sur le champ, sans que personne ne prenne le temps de le rattraper. Ils le connaissaient depuis des années, ils connaissaient ses coups de sang. Mieux valait lui foutre la paix.

Trois jours plus tard, Dorian s’arrêtait devant chez lui, un manoir à la campagne autour duquel il avait acheté toutes les terres. Des paons, des grues et des flamands roses jacassaient autour de la bâtisse. Sur sa terrasse, Simon dégustait un whisky, pieds nus sur la table. Il croisa les bras en voyant arriver Dorian.

– C’est non, Waldo, lui cria-t-il alors qu’il n’était même encore entré.

La terrasse était au premier étage. Dorian regardait son ami d’en bas, la main en visière pour se protéger du soleil.

– Il faut qu’on en discute, Sim !

– Il n’y a rien à discuter. C’est de la folie, cette histoire.

– C’est de la folie, mais c’est putain de rock’n roll ! Laisse-moi monter, j’ai l’impression de faire la cour à Juliette sur son balcon.

Le batteur disparut de la terrasse, et après quelques minutes, ouvrit la porte d’entrée à son ami.

– Les enfants ne sont pas là ?

– Non, partis en vacances avec leur maman. Je suis resté, j’avais besoin de calme.

– Écoute, Simon…

– Waldo, ces types ont tué un animal devant nous, et j’ai pas envie qu’il nous arrive la même chose.

– Mais ils vont contrôler leur machin ! Tu te rends compte qu’on sera les premiers dans le monde a faire un truc pareil ?

Le batteur soupira. Dorian en rajouta une couche :

– Ils disent qu’on est fini, ils disent qu’on est des vieux, qu’on n’est plus punk.

– Mais on a cinquante balais, bordel. Je bois du whisky dans un verre à whisky sur ma terrasse ! Il y a trente ans, on était tellement torché que quand on avait plus d’alcool, on buvait notre pisse !

Dorian rit à l’évocation de ce souvenir.

– On ne l’a fait qu’une fois, quand même, et c’était dégueulasse. Fais pas comme si c’était devenu une habitude. C’est l’occasion, Simon, c’est l’occasion de se refaire, d’en remettre une couche. Tu imagines le truc ? On lance un concours pour trouver un fan, le fan dans le corps duquel on va donner un concert. Personne ne refera un truc pareil !

Simon soupira.

– Ça va coûter combien ?

– On ne sait pas encore… d’après Martin, deux cent millions.

– Putain !

– Mais imagine ce que ça nous rapportera.

Les deux hommes restèrent silencieux. Dorian finit par dire :

– Écoute, demain, on a rendez-vous chez Martin. Les deux docs seront là. Viens juste écouter, et quand on aura tous les éléments, on prendra une décision ensemble, d’accord ?

Simon réfléchit, puis donna son accord.

Il y eut une première réunion, puis des dizaines d’autres en quelques mois. Les scientifiques améliorèrent leur système comme ils l’avaient promis, invitant les membres du groupe à revenir constater que la souris, une fois isolée dans son compartiment à régulation physique, revenait bien entière et en bonne santé de son voyage.

– Les tests sont concluants, avaient-ils assuré l’hiver venu. Toute notre cohorte de souris mène une vie normale, même celles qui ont vécu plusieurs miniaturisations. On est en train de tester ça sur des primates, mais tout semble en ordre.

Les membres du groupe et leur agent savaient très bien que quoi qu’il advienne, ce concert allait rester une véritable expérience. Rien, à part le temps – beaucoup trop de temps – ne pourrait définitivement les assurer d’un voyage sans danger. Mais ils risquaient de se faire doubler par un autre groupe s’ils ne se dépêchaient pas.

– Les gars, on lance le concert dans deux mois, leur dit un jour Martin. Demain, on fait la grande annonce. Impossible que quelqu’un d’autre ne fasse pareil en si peu de temps. Il n’y a qu’une seule équipe au monde capable de miniaturisation, et elle bosse pour nous !

– D’ailleurs, ça nous coûte combien, exactement ? demanda Todd.

– On ne paie qu’un salaire très raisonnable aux chercheurs, répondit l’agent. Le matos, ils l’assemblent eux-mêmes. Ils ne demandent pas plus d’argent grâce à la publicité qu’on va leur faire.

– Évidemment.

– Le concours nous permettra d’élire un fan, qui malheureusement pour lui n’assistera pas au concert. Il sera placé sous anesthésie générale.

Les autres informations vinrent une semaine plus tard, tandis qu’un fan, un dénommé Anthony, débarqua à la maison de disques dans tous ses états à l’idée de rencontrer ses idoles. C’était un type fort, barbu, cheveux rasés sur les côtés. Un vrai viking avec les tresses dans la moustache, à l’air bien solide. Les deux scientifiques étaient là également.

– Le concert aura lieu dans l’estomac d’Anthony.

– Malgré l’acidité ? s’étonna Dorian.

– Nous allons créer une sphère transparente que nous glisserons dégonflée par son œsophage jusque dans son estomac. Là, nous l’y gonflerons. Le concert aura lieu dans cette boule, où nous contrôlerons les constantes physiques pour que vous viviez dans cet environnement comme si vous aviez votre taille normale, à l’extérieur.

– Et pour l’électricité ?

– Alors, nous allons vous apporter du courant grâce à un câblage en silicone au sein duquel flottera une solution d’ions métalliques. C’est la même technique qui est utilisée pour l’alimentation des écrans souples.

– Combien de personnes rentrerons dans… Anthony ?

– Mille. D’après nos tests, nous pouvons miniaturiser une tonne de matière à la fois. On pourra donc réduire la taille de dix personnes en une seule procédure à chaque fois. Les gens seront récupérés à la pipette, et injectés dans la salle de concert par le câblage qui descend dans l’œsophage. Vous aurez une heure pour jouer, après quoi il faudra vous présenter aux plateformes d’extractions pour que nous vous récupérions à la pipette.

Même à cinquante mille euros la place, les recettes restaient maigres avec seulement mille spectateurs, comparativement à l’investissement des membres du groupe. Mais Martin avait reçu des offres d’achat des droits de diffusion dépassant tout ce que l’histoire de la musique avait connu jusque là. Ces droits, plus les sponsors, plus les tickets… le bénéfice net s’annonçait plus important que le milliard d’euros. Pour chaque membre.

– Aujourd’hui, messieurs, nous rentrons dans l’Histoire.

Martin observait ses poulains avec fierté. Le jour du premier concert donné depuis l’intérieur d’un corps humain par des musiciens miniaturisés était arrivé. C’est cette fois dans la limousine de Dorian qu’ils se déplacèrent. La salle hexagonale des débuts avait été agrandie et placée sous chapiteau, chapiteau lui-même monté au milieu d’un immense parc gardé par l’armé. Seules quelques centaines de personnes y avaient accès : les mille spectateurs, le groupe et leur agent, l’ensemble du staff technique et Anthony bien sûr, allongé sur une table d’opération montée dans une cellule stérile gonflable, juste à côté du grand hexagone de miniaturisation.

Les membres du groupe étaient venus le saluer juste avant l’anesthésie. Le bonhomme avait l’air confiant pour quelqu’un qui ne se rappellerait de rien quelques heures plus tard, mais qui aurait entretemps accueilli au sein de son propre corps plus de mille personnes. Il était juste là, fier de parler personnellement aux membres du groupe. Il se sentait spécial. Martin l’avait décidément bien choisi.

Des techniciens étaient dédiés à la miniaturisation, qui devait se faire sans erreur de timing. L’expérience avait montré que les matériaux non organiques restaient miniaturisés cinq fois plus longtemps que les autres. Cela allait permettre aux scientifiques de miniaturiser tout le matériel nécessaire à la construction d’une scène avant de l’insérer dans la boule à gonfler. Des professionnels y seraient alors envoyés pour préparer l’arrivée du groupe et des spectateurs, professionnels dont l’équipe serait remplacée toutes les heures, avant le retour à leur taille normale.

Assister à ce fourmillement donnait le tourni à Dorian, qui finit par sortir une minute de l’immense chapiteau. Il avait le trac, plus qu’à aucun moment de sa vie.

– Prenez une goutte, ça vous fera pas de mal.

Un type chauve, barbu, lui tendait une flasque. Martin leur avait dit de ne pas boire, mais une gorgée ne ferait pas la différence. Dorian remercia l’inconnu, s’envoya une rasade, puis rendit l’objet à son propriétaire. Il la vida d’une traite sous les yeux du guitariste, lui fit un clin d’œil et lui souhaita bonne chance avant de s’en aller. Qui était ce type ? Ça n’était pas très important. Toujours était-il que la gorgée de gnole avait soulagé le musicien, qui retourna auprès des siens.

– Je vais dormir, dit-il à Simon. Appelez-moi quand ce sera notre tour.

Mais Dorian ne parvint jamais à s’endormir. Les heures défilèrent, silencieuses, angoissantes, jusqu’à ce que Todd vienne le chercher.

– On est bon, ça y est, lui dit le bassiste. À notre tour.

Le trio se rendit au centre de l’hexagone, suivant les instructions qu’on leur transmettait au fur et à mesure.

– Je flippe les gars ! dit Simon, la voix tremblante.

– Content de vous avoir connus, en tout cas ! ironisa Dorian.

– Putain, je veux plus le faire, je veux plus !

– Ta gueule !

Noir total, flash de lumière. Si Dorian n’avait jamais été foudroyé, il était persuadé que cela devait ressembler à ça. Son corps entier se figea, comme épris d’une crampe intégrale. Toute la surface de sa peau brûlait. Heureusement, la douleur ne dura qu’une seconde, une seconde qui sembla être une éternité.

Secoué, étourdi par des acouphènes assourdissants, Dorian secoua la tête. Sa vue se stabilisa. Tout, absolument tout autour de ses amis et lui était devenu immense, si haut qu’il ne parvenait pas à en distinguer la taille. Tout ce qu’il pouvait voir, c’était d’énormes poussières qui flottaient autour d’eux comme des ballons.

– La vache, les gars…

– C’est incroyable.

Une ombre les recouvrit tous les trois. Ils levèrent la tête et virent approcher une immense cuve dont l’origine devenait floue dans un ciel invisible.

– c’est la pipette par laquelle on va nous transporter à l’intérieur, j’imagine.

Le cylindre posé à leur niveau, ils empruntèrent ce long tunnel qui se souleva sous leurs pieds.

– Vous m’entendez ?

C’était Dr Foss dans l’oreillette qu’ils portaient tous les trois.

– Très bien !

– Tout le monde est à bord de la seringue ?

Ils confirmèrent.

Dans cet état, leur perception du temps était altérée. On leur avait d’ailleurs fourni une montre avançant à la vitesse de l’extérieur. Quant aux communications, elles étaient en fait enregistrées, puis diffusées à l’interlocuteur après qu’un traitement numérique leur ait rendu un débit intelligible.

– On y est, les gars.

Le tunnel s’était arrêté de bouger. Dans l’oreillette, la voix de Foss leur dit :

– Préparez-vous, l’injection secoue un peu !

– On est prêt !

Il y eut un décompte, puis ce fut comme si une soufflerie infernale les avait propulsés hors du tunnel. Comme pris dans une tornade, les musiciens s’envolèrent, percutèrent des parois souples, tombèrent pendant de longues secondes. Ils réalisèrent bientôt être dans un tuyau transparent, sorte de toboggan mou qui s’acheva par un atterrissage sur un énorme coussin gonflable où ils s’enfoncèrent tout en douceur.

– Waouw ! dit Simon, qui fut le seul à parvenir à dire quelque chose.

– Dites-vous que les mille spectateurs sont passés par le même chemin ! dit Foss dans l’oreillette.

Des techniciens, miniaturisés eux aussi, les aidèrent à se remettre debout. Il n’y avait pas de temps à perdre. Il fallait jouer, et il le fallait tout de suite. Les trois hommes avaient l’impression d’être dans n’importe quelles coulisses de salle de concert à présent. Il faisait sombre, il y avait des câbles partout. On entendait le grondement de la foule, au loin, derrière le rideau.

– On est bon les gars, c’est quand vous voulez, leur dit un membre de l’équipe. On fait comme d’habitude ?

Dorian prit une grande inspiration.

– Comme d’habitude. Prêts les gars ?

– Prêt, grogna Todd.

– Prêt, dit Simon.

– Alors c’est parti.

On équipa les musiciens du matériel acoustique adéquat, et le trio avança sur scène, encore caché du public. Les instruments avaient été préparés. Chacun se positionna derrière le sien. Avant que le rideau ne tombe, Dorian joua quelques notes qui résonnèrent dans la salle. Le hurlement de la foule monta comme une vague, devint assourdissant.

Le rideau tomba d’un coup et Dorian attrapa le micro pour hurler le nom du groupe, et titre de leur meilleure chanson :

– FRACTALE !

Les trois musiciens se déchaînèrent sur les premières notes, rejoints dans leur transe instantanée par le public en délire. Dorian commença à hurler les paroles suivantes, complété par les fans :

– MANDELBROT…

– VA TE FAIRE ENCULER !

Riff de l’enfer.

Un premier litre de sueur fut évacué par Dorian sur ce seul titre. Après quoi il s’adressa enfin aux gens.

– Ce soir, on rentre dans l’histoire !

Acclamations.

– Regardez bien autour de vous, mes amis !

Un éclairage illumina non seulement la salle, mais aussi l’extérieur. La lumière révéla la structure sphérique de la pièce, mais aussi sa transparence. Au dehors, on pouvait voir les parois internes de l’estomac d’Anthony et les jets d’acide qui les arrosaient.

Vu de l’extérieur, personne n’aurait pu dire qu’Anthony vivait quoi que ce soit de particulier. Le bonhomme était allongé, paisiblement endormi, de fins câbles lui entrant dans la bouche. Un moniteur affichait l’ensemble de ses paramètres biologiques. Les scientifiques le surveillaient attentivement, tout comme ils veillaient sur l’horloge et le timing du concert, défilant pour eux en accéléré.

À l’intérieur, les titres s’enchaînèrent. C’était assurément le meilleur concert de toute leur vie. Chacune des personnes présentes avait payé sa place si cher… ils méritaient que Dorian et ses amis donnent tout ce qu’ils avaient d’énergie en eux.

Torse nu en fin de concert, déchaîné, Dorian lança :

– Vous allez toujours bien ?

Hurlement.

Dans l’oreillette, la voix de Dr Foss résonna.

– Attention, ne dépassez pas l’heure de concert… pensez qu’il faut évacuer tout le monde.

Coup d’œil à l’horloge en coulisse. Cinquante-trois minutes.

– Vous en voulez encore ?

Le cri de la foule faisait mal aux oreilles des musiciens. Dorian répéta sa question, et eut droit à la même réponse. Le groupe enchaîna avec une dernière chanson.

– Pff, ils prennent des risques ! s’inquiéta Martin à l’extérieur.

– Cette chanson dure longtemps ? demanda Foss.

– Quand ils la jouent en live, cinq minutes.

– On a une marge de manœuvre, tout de même. Ça ira.

Soudain, Anthony déglutit sur la table.

– Merde, il bouge !

À l’intérieur, toute la salle de concert se mit à tanguer. Des gens tombèrent dans la salle, se relevèrent. Un des cymbales de Simon alla trouver le plancher, elle aussi.

– Wouh ! On dirait que notre ami a de petits problèmes gastriques !

Rires dans le public.

Les scientifiques ne prenaient pas les chose à la légère. Foss se cramponna au micro et dit :

– Arrêtez le concert maintenant ! Faites remonter tout le monde, dans le calme mais rapidement !

Elle n’avait pas le ton de quelqu’un dont on écoute les instructions en restant calme. Dorian usa de son charisme inégalable pour mettre fin aux festivités, remercia tout le monde avec ses amis, et demanda à ce que la salle soit évacuée aussi vite et calmement que possible.

Au dehors, les techniciens se préparèrent à réceptionner à la seringue les membres du public qui allaient retrouver leur taille normale dans les dizaines de minutes qui allaient suivre. Ils allaient pour cela être injectés par groupes de dix dans des perles en matière grasse disposées à l’extérieur, qui éclateraient au moment du recouvrement de dimensions standard.

Le processus d’extraction commença. Anthony, lui, remuait de plus en plus sur la table.

– Allez me chercher ce foutu anesthésiste, qu’il fasse quelque chose !

Le collègue de Foss quitta sa console en vitesse pour aller trouver le médecin. Il le retrouva couché par terre, son crâne chauve luisant de sueur, flasque d’alcool en main.

– Merde…

Il revint en courant.

– L’anesthésiste est un poivrot ! J’ai peur que notre fan se réveille.

– Maintenez-le ! ordonna Foss aux techniciens à ses côtés. Maintenez-le en position couchée, il faut qu’il bouge le moins possible !

Le viking ouvrit les yeux quand on lui posa une main sur le front. Soudain conscient des tuyaux qui lui rentraient dans la bouche et descendaient vers son estomac, il fut pris d’une envie de vomir et tenta de se relever.

– Tenez-le, tenez-le !

À l’intérieur, le public encore sur place et les membres du groupe vivaient un véritable séisme. Les oscillations de la salle entière firent décoller certaines personnes du sol, elles retombèrent avec fracas et ce furent bientôt des blessés qui recouvrèrent leurs dimensions normales sur la pelouse, à l’extérieur du chapiteau. Cramponnés à la structure des spots, Dorian , Simon et Todd étaient persuadés de mourir.

– Quoi qu’il arrive, les gars, on aura donné le concert le plus rock’n roll de tous les temps !

Simon compta jusqu’à trois, et ils hurlèrent le nom du groupe en cœur, à pleins poumons :

– FRACTALE !

Sur la table, Anthony se débattit et mordit dans les câbles, ce qui priva l’intérieur de son ventre de lumière. Quelque part entre conscience et inconscience, l’homme parvint à se lever malgré les deux techniciens qui tentaient de le faire recoucher.

– Non, non ! hurla Martin.

Le viking couru en zigzag jusqu’à l’extérieur où il tomba à genoux, tentant désespérément de vomir.

Dans l’obscurité de son estomac, à l’intérieur de la salle de concert, les membres du groupe furent arrachés à leur prise et envoyés dans les cintres avant de retomber, coupés, brûlés.

Dehors, le Dr Foss jeta un œil à l’horloge.

– Et merde.

Le ventre du fan se mit à gonfler, jusqu’à exploser dans un jaillissement organique d’où émergèrent, couverts de sang, de chairs et de bile, les trois membres du groupe, mal en points, à genoux.

Après une minute de silence, Dorian, le corps plein d’adrénaline, leva les bras vers le ciel et hurla avant de s’évanouir :

– ROCK’N ROLL, BABY !


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