couverture de neurocop

Dans un pays rongé par la canicule, la police fait face au braquage d’une banque d’eau grâce à l’intelligence artificielle.


– Évitez de m’assaillir de détails, je ne suis pas d’humeur. Je veux l’essentiel, et je le veux tout de suite.

Le commissaire Vangleur épongea son front ruisselant de sueur. Il était au poste quand on lui avait annoncé la nouvelle du braquage. Encore un. Il s’était levé sans réfléchir, avait passé la voiture en mode manuel et conduit à toute allure. Sirène hurlante, il était sorti de la ville pour se rendre sur la côte, et avait dérapé sur le tarmac brûlant à quelques mètres de ses hommes.

– Ils sont cinq. Un seul reconnu, il s’appelle…

C’était l’inspecteur Chappel qui avait commencé à parler. La jeune flic était en contre-jour, mais le commissaire avait reconnu sa voix. Il l’écoutait en regardant au loin, tout en marchant, le dos ruisselant sous sa chemise. Les éoliennes étaient à l’arrêt, elles servaient de terrain de jeu aux mouettes qui ne devaient rien comprendre à la détresse de la situation. Sur la gauche, l’amas de cubes gris du bâtiment de la banque d’eau avait les pieds dans la mer, une mer pas vraiment décidée à soulager qui que ce soit de cette canicule…

Le commissaire interrompit Chappel.

– Ils se sont enfermés là-dedans à quelle heure ?

– Probablement hier soir, chef. Ils ont pris en otage l’agent qui venait contrôler les installations cette nuit.

– Un agent ? humain ?

– J’ai eu le directeur de la banque d’eau en ligne, il dit que l’humidité est mauvaise pour les andro. Alors c’est souvent encore à des gens qu’on donne le travail.

– Pauvre type va.

– Quand ils l’ont attrapé, il a eu le temps de déclencher une alarme. Ça n’était que ce matin, il y a une heure et demi environ. On attend votre signal pour que le chatbot engage les négociations…

Ils s’étaient avancés jusqu’au « U » formé par trois combis de police, un peu plus près de la banque d’eau. Le chemin s’était fait sans encombre, la nouvelle du braquage était encore trop fraîche que pour voir des badauds débarquer. Ça n’allait pas tarder.

– Lancez le bot.

– Justement, chef… Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Ils avaient été rejoints par plusieurs collègues qui attendaient les instructions.

– Écoutez. Il y a un otage à l’intérieur. Si on se foire sur ce coup, c’est moi qui vais en prendre plein la figure. L’opinion publique va me descendre. Imaginez que ce type ait des gosses… On va le tirer de là, sans commettre la moindre erreur. Alors lancez la communication avec ce foutu bot négociateur.

Une explosion retentit. Puis une deuxième, puis une troisième encore. Les policiers s’étaient jetés par terre, mains sur les oreilles.

Chappel fut la première à se remettre debout. Elle avait la tête qui tourne et des acouphènes atroces qui mirent dix longues secondes à se dissiper. Elle cligna des yeux. La luminosité de la première explosion avait laissé une trace colorée sur sa rétine qui apparaissait par flashes dans son champ de vision.

–  Ça va ?

Les autres s’étaient mis debout et époussetaient leur uniforme.

Le commissaire regarda la banque d’eau.

– Pourquoi ils font ça, ces cons ? Ils savent que ce genre d’endroit peut tenir le coup.

Une fumée grise couvrait à moitié les bâtiments noircis et s’élevait jusqu’entre les éoliennes. Les mouettes avaient disparu. Les braqueurs avaient placé des explosifs à l’extérieur, pas à l’intérieur. Ils voulaient qu’on les sache armés, et ils voulaient que ça fasse du bruit.

– Je viens de les avoir en ligne, chef, dit un policier qui s’occupait des communications. Ils menacent de faire péter les citernes, ils disent qu’ils ont les moyens.

– On ne peut pas se permettre de perdre de l’eau potable ! Déclenchez l’alerte !

– J’appelle la brigade d’intervention ! lança Chappel.

Une demi-heure plus tard, quatre véhicules blindés semi-réfrigérés occupés par la brigade d’intervention d’urgence arrivèrent sur place. Au-dessus de leur tête, les policiers pouvaient entendre le bourdonnement des drones des journalistes et des particuliers. Pour cacher leurs plans, leurs échanges, les photos qu’ils se montraient, … ils étendaient des bâches à l’arrière des véhicules. En même temps, cela faisait un peu d’ombre.

Le commissaire était en pleine discussion avec un collègue en armure noire lorsque leur supérieur débarqua. Trois couronnes brillaient sur son insigne. Il était accompagné d’un civil, un vieux moustachu un peu maigre que l’insupportable chaleur n’avait pas l’air de beaucoup affecter.

– Vangleur, je peux vous parler ? C’est urgent.

– Bien sûr, monsieur le commissaire divisionnaire, je…

– Vous pensez gérer la situation ?

– Pardon ?

– C’est pourtant simple, je vous demande si vous gérez la situation.

Vangleur inspira.

– Eh bien, nous essayons encore d’établir un contact, mais je pense que l’on peut dire qu’on fait de notre mieux.

Le supérieur haussa les sourcils.

– Je vous présente Arnaud Koseg. C’est le technicien qu devait faire le tour des installations cette nuit.

– Je… Pardon ?

– Vous devenez sourd ?

– Mais si le technicien est ici, alors qui est pris en otage à l’intérieur ?

– C’est exactement la question que je me pose, figurez-vous.

Chappel arriva sous la tonnelle improvisée.

– J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.

Elle salua le commissaire divisionnaire avant de reprendre :

– Le directeur de la banque d’eau est là. Il sait qui est à l’intérieur.

– C’est la bonne ou la mauvaise ?

– La bonne.

Son regard croisa celui du technicien.

– Je pense que monsieur devrait s’éloigner, dit-elle.

Vangleur claqua des doigts en direction de quelqu’un qui passait par là, et qui prit le vieux Koseg par les épaules.

– La mauvaise nouvelle, c’est que l’otage est Rose Dewaele, et qu’elle est ingénieur.

Le commissaire jura en se passant les mains dans les cheveux. Leur supérieur marmonna quelque chose en regardant par terre. Ils étaient sous le choc. Le pire des scénarios était en train de se jouer. Le chef de la brigade d’intervention dit :

– J’imagine que je peux dire à mes hommes de remonter se rafraîchir dans les camions ?

Le commissaire divisionnaire confirma. L’homme jeta un regard inquiet à Vangleur, avant de disparaître.

– Vous alliez donner l’assaut… Vous étiez à deux doigts de donner l’assaut…

– Monsieur, je…

– Suffit ! Ce n’est plus un petit technicien à l’intérieur, c’est une femme de bien plus grande valeur ! C’est vous qui êtes sur le coup, Vangleur… Mais si vous vous plantez, on va tous y passer !

Furieux, le supérieur s’éloigna. Le commissaire soupira. Il demanda à Chappel, la seule à encore être à l’ombre avec lui :

– Ils ont parlé avec le bot ?

– Brièvement, chef. Ils disent qu’ils veulent qu’on envoie trois camions citerne remplis d’eau dans leur quartier. Sinon ils tuent la scientifique.

– Quelle merde…

En aucune circonstance les autorités n’accepteraient de remplir trois citernes sous la menace. C’était le quatrième braquage depuis le début du printemps. Pas un seul ne s’était terminé avec la moindre goutte d’eau potable en possession des voleurs. Le pire avait été le troisième d’entre eux… La banque avait enclenché un système de sécurité qui avait mélangé toute l’eau potable à l’eau de mer non traitée. Le résultat était imbuvable. Tant d’énergie dépensée à produire de l’eau pour rien… Cela avait enragé les pouvoirs publics, et fait des ravages dans les journaux. Une telle situation ne pouvait se reproduire. D’autant plus que là, il y avait une otage, et pas n’importe qui.

– Déclenchez Neurocop.

– Chef, vous êtes sûr que c’est la bonne chose à faire ?

Il soupira.

– Théodora… On travaille ensemble depuis combien de temps ?

– Ça doit faire six ans, chef.

– Alors vous devez savoir que ce genre de décision, ce genre de grave décision… je ne les prends qu’après avoir mûrement réfléchi.

– Je sais, chef. Je voulais juste que vous pensiez bien à ce que ça veut dire. On va tenter de remplacer l’otage… On va mettre un innocent en danger…

– Pour sauver cet ingénieur, l’interrompit Vangleur. Nous n’allons rien faire. C’est Neurocop qui va mettre un innocent en danger. Dites aux autres de continuer à jouer avec le chatbot, inspecteur, le temps que l’IA scanne les profils.

Chappel nota le passage du prénom au grade dans le discours du chef. Elle ne put que lui obéir. Un peu plus loin, dans un combi, un flic lança Neurocop depuis l’ordinateur. Il allait falloir attendre quelques minutes, le temps que l’IA analyse les téraoctets de données des personnes habitant à moins de vingt minutes en véhicule rapide.

Le commissaire tenta de trouver à boire car il avait la tête qui tourne. Il s’agissait de ne pas tourner de l’œil en allant chercher l’otage d’échange. Le pilotage autonome était trop lent, il devrait conduire lui-même.

Il finit par trouver un peu d’eau, et retourna aussitôt auprès de ses hommes. Il s’arrêta derrière le fourgon ouvert dans lequel Chappel et son collègue étaient à genoux devant l’ordinateur, dos à lui.

– Alors ? Quelle adresse ?

Les policiers échangèrent un regard. Un regard qui n’avait rien de rassurant.

– Je peux savoir ce qui se passe ? Inspecteur ?

– Je ne sais pas comment vous dire ça, chef.

Le commissaire monta dans le combi s’approcha de l’écran.

– C’est pas vrai…

L’ordinateur affichait le visage de sa propre femme.

– C’est pas vrai, c’est pas vrai…

Il tomba assis dans la camionnette et s’adossa à la paroi.

– Comment est-ce possible ?

Le policier qui était là consulta les données récoltées par Neurocop.

– Femme au foyer, pas de diplôme, plus de cinquante ans, QI légèrement sous la moyenne, performances physiques en déclin, …

– Mais ça ne suffit pas !

– On est à la côte, c’est beaucoup moins peuplé par les personnes fragiles, ici. Les types qui achètent les immeubles ou les appartements ont tous un QI de cent-dix minimum, et fait au moins huit ans d’études. En plus je vois que… que…

– Oui ?

– Eh bien, il y a son cancer, commissaire.

– Pardon ?

Le jeune policier regarda successivement Chappel, puis Vangleur.

– Vous n’étiez pas au courant ?

Le chef se pencha et vomit à l’extérieur du combi par les portières arrière ouvertes.

Chappel demanda à son collègue de les laisser.

– Commissaire ?

Elle l’aida à se relever.

– On peut encore annuler. On n’est pas obligé de faire venir votre femme ici.

– Elle a le cancer, putain. Cette foutue machine dit qu’elle a le cancer.

– Ça pourrait être une erreur…

– Cette merde ne commet aucune erreur ! Elle a dû analyser plus d’informations sur ma femme en cinq minutes que tous les médecins qu’on a rencontrés dans notre vie réunis. Et si elle est sortie en premier, c’est qu’elle n’en a plus pour longtemps.

Un peu plus loin, une voiture de police démarra. C’était terminé. On allait la chercher. Son nom avait dû être divulgué, et on avait laissé le commissaire sur le carreau, de peur qu’il ne suive pas le protocole. Et il serait suivi à la lettre. Personne n’allait prendre le risque d’être responsable en cas d’échec. On échangerait sa femme contre l’otage, et on donnerait l’assaut ensuite. À l’instant même où il avait demandé à ce qu’on lance Neurocop, il l’avait condamnée à mort.

– Elle peut encore s’en sortir, chef…

Vangleur essaya d’imaginer sa femme qu’on allait embarquer de force et enfermer avec un groupe de braqueurs littéralement assoiffés, armés d’explosifs. Cette vision le terrifia.

Il ne fallut que quelques dizaines de minutes pour que le commissaire Vangleur entende la voix de sa femme, en train de se débattre péniblement entre deux policiers qui la tenaient par les bras. Le chef quitta l’arrière du combi et marcha sous la lumière éblouissante jusqu’à eux.

– Laissez-nous.

Les policiers la lâchèrent.

– Philippe… Qu’est-ce qu’ils racontent ?

Elle lui tomba dans les bras et il lui annonça sa maladie, effrayé par la froideur de son propre ton. C’était avec cette voix monocorde qu’il annonçait les décès aux familles des victimes, quand un drame arrivait. Elle était effondrée.

S’il prenait sa place et s’échangeait lui-même contre l’otage, il risquait de mourir. Si tel était le cas, la justice tomberait sur sa femme en l’accusant d’influence, et la peine serait sévère. Elle mourrait en prison. S’il survivait, il perdrait son emploi, serait accusé de mise en danger d’individu d’utilité première, et croupirait en prison tandis qu’elle mourrait à l’extérieur. S’il laissait faire l’échange, elle risquait fort de mourir pendant l’assaut qui suivrait quelques minutes plus tard… sachant qu’il ne lui restait de toute façon que quelques semaines à vivre.

Le pire, c’était de se dire que Neurocop avait déjà analysé tout ça. La meilleure solution était forcément de lui envoyer sa femme.

– Ma chérie, écoute-moi…

Elle savait. Elle faisait non de la tête.

– Tu vas devoir y aller.

Il fit signe à deux hommes de l’emmener. Elle criait, se débattait. Plus loin, un médecin s’apprêtait sûrement à lui donner de quoi se tenir tranquille.

– Quelle horreur… murmura-t-il.

– Chef ! Chef !

C’était Théodora Chappel qui l’appelait. Elle courrait vers lui.

– L’ingénieur est dans le coup !

Il ne réalisa pas tout de suite.

– Qu’est-ce que vous dites ?

– On a lancé le drone autonome. J’ai vu les images. L’otage, Rose Dewaele, elle est dans le coup.

Il resta une seconde sans bouger. Puis il se retourna.

– Abandonnez l’échange ! Donnez l’assaut !

En quelques minutes, le roulement du bruit des bottes se déversa dans leurs oreilles. Dans l’enceinte de la banque, une nouvelle explosion retentit. Cette fois, une citerne se décrocha dans un bruit épouvantable. Éventrée, elle déversa des milliers de litre d’eau sur le bâtiment. La brigade d’intervention n’en fut que plus stimulée. Ils se ruèrent à l’intérieur en faisant sauter les portes. Des coups de feu retentirent.

Entre les camionnettes de police, la femme de Vangleur revint en pleurant dans ses bras. On annonça bientôt le bilan : six morts, dont l’otage qui était une complice, et 800 mètres cubes d’eau potable gaspillés.

La tension légèrement retombée, Vangleur se débrouilla pour se retrouver seul avec Chappel. Elle repliait une des bâches qui leur avait servi d’abri anti-soleil et anti-photographies aériennes. Autour d’eux, l’eau gaspillée avait dégouliné de la banque jusqu’aux combis, assombrissant le sol chaud pour quelques minutes.

– J’espère que vous savez ce que vous avez fait, inspecteur.

Elle ne répondit rien.

– Vous êtes combien à avoir vu les images qui accusent l’otage ?

– Je suis la seule.

– Et le drone ?

– Détruit dans l’explosion. Il n’y a plus que mon témoignage…

Il déglutit. Il aurait peut-être dû la remercier, mais…

– Inspecteur, il y a une question que je n’ose pas vous poser.

Chappel effectua le dernier pli, et jeta le tissu sur son épaule pour le transporter jusqu’à la voiture. Enfin, elle le regarda :

– Si vous n’osez pas, commissaire, alors ne demandez pas.


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