Ce matin, j’ai perdu mon portefeuille, et avec lui la seule chance qu’il me restait de persévérer dans ma quête du voyage temporel.


Ce matin, j’ai perdu mon portefeuille.

Je me souviens étonnamment bien de la nuit blanche que j’ai passée juste avant. Une nuit au labo, à suer seul dans la poussière à force d’aller de gauche à droite pour tenter de garder les machines alimentées en électricité. Une nuit illuminée par les LED des ports clignotants derrière les blocs de métal.

Les coupures régulières avaient fini d’achever plusieurs fusibles que je n’avais pas remplacés. Le faire m’aurait évité ce genre d’ennui… mais il y a quelques semaines, j’avais pour je ne sais quelle raison pensé avoir mieux à faire qu’à sécuriser le labo. Une négligence qui aujourd’hui m’avait coûté cher.

Ce matin, avant de fermer la porte derrière moi, je me souviens avoir vu le squelette d’Emett sur l’étagère à côté du refroidisseur. Emett … la première souris à avoir voyagé dans le temps en laboratoire. Morte pour la cause. Seuls ses os avaient fait le voyage. J’ai tourné la clé dans la serrure en me rappelant qu’il s’agissait d’Emett-1287, et que 1286 de ses congénères étaient morts avant lui. Si l’enfer existait, je serais sûr de m’y faire dévorer par les rongeurs pour l’éternité.

Ce matin, j’ai perdu mon portefeuille, et avec lui la seule chance qu’il me restait de trouver des subsides, de poursuivre la recherche, de persévérer dans ma quête du voyage temporel.

On m’a souvent demandé pourquoi, si j’étais si sûr d’arriver à mes fins, mon « moi du futur » n’était jamais venu me rendre visite. J’ai beaucoup réfléchi à cette question. Quand on innove technologiquement, il faut penser à la morale, à l’éthique, au cadre légal qui pourraient intervenir, soit pour nous faire progresser, soit pour entraver nos travaux. Dans un futur où le voyage dans le temps est possible, je n’imagine qu’une seule possibilité viable : interdire les voyages dans le passé – trop risqués. N’aller que vers le futur, une seule fois et pour toujours. Si je devais un jour me faire entendre à ce sujet, telle serait la règle que je tenterais de dicter.

J’ai quitté mon lieu de travail et traversé la ville en marchant, la tête dans les nuages, rêvant d’autres lieux, à d’autres moments… J’ai pris le bus magnétique jusqu’à la gare où m’attendait un authentique train électrique à rails. À l’autre bout de la voie ferrée se tenait un congrès, le plus important de toute ma carrière. Ma présentation allait y être décisive, pour mon champ de recherche, comme pour moi. L’ultime combat, à une heure où personne, plus personne ne croyait en moi. Le squelette d’Emett, qui avait semblé prometteur à une époque, n’était plus aujourd’hui qu’un sujet de moqueries.

J’aurais pu tout sauver au cours de ce congrès… mais j’ai perdu mon portefeuille. Je suis arrivé devant la porte de mon wagon, face au contrôleur – un humain. J’ai glissé la main dans ma veste, et j’ai perçu son absence avec une intensité saisissante. Indifférents, les autres passagers passaient à côté de moi et présentaient leur pouce au cheminot. Moi, je n’avais jamais fait enregistrer mes empreintes.

En panique, j’ai demandé que le train m’attende pour partir. On m’a répondu qu’on n’avait pas poussé le vice jusqu’à imiter le retard des vieux trains, que je n’avais que cinq minutes pour retrouver mon billet. Face à tant d’incompréhension, j’ai demandé à parler à un automate, bien plus au fait du respect du client, mais aucun de ceux qui circulaient là n’avait été affecté à ce voyage vintage bruyant et secouant.

Ce matin, j’ai vu tous mes espoirs s’éloigner, alors même que je tentais de me rappeler si oui ou non j’avais encore senti mon portefeuille sur moi dans le bus, ou à la gare, ou même au labo. J’ai contacté la compagnie de bus. Le bus lui-même m’a répondu du ton monocorde dont on l’avait affublé, pour me dire qu’on ne vérifiait la présence d’objets non connectés qu’en fin de tournée.

Je suis rentré au labo, il n’y était pas, alors je suis rentré chez moi.

En montant les escaliers, j’ai réalisé que tous mes rêves s’étaient envolés avec ce portefeuille. Mes rêves d’enfant. Mes rêves de voyage dans le temps. Le rêve de réparer certaines erreurs, aussi.

Je suis arrivé devant chez moi et me suis trompé une première fois, puis une deuxième fois de clé. J’avais passé tellement de nuits au labo plutôt qu’ici. Le chauffage fonctionnait-il seulement encore ? J’avais dû le couper la semaine dernière…

Ce n’est qu’une fois la main sur la poignée que je l’ai vu. Il était là, par terre, sur le paillasson : mon portefeuille.

Comment était-ce possible ? Quelqu’un qui me connaissait avait dû le ramasser ! Je me suis penché pour le prendre, et quelque chose m’a semblé étrange. Redressé, avec un peu plus de lumière, je me suis rendu compte que ça n’était pas mon portefeuille, seulement le même modèle. Le cuir était bien plus usé, griffé, râpé… Celui-ci devait avoir des dizaines d’années en plus du mien. Un faux, ou une erreur. La déception était aussi intense que ne l’avait été la lueur d’espoir, quelques secondes auparavant.

Quand j’ai ouvert le portefeuille, j’ai dû m’accrocher à la poignée de porte pour ne pas tomber. Puis je me suis assis dans l’escalier. Il y avait à l’intérieur ma carte d’identité, celle d’aujourd’hui, couvertes de griffes, quelques photos que j’avais imprimées moi-même, dans une version bien plus usée que dans mon souvenir, et surtout la toute dernière carte de fidélité qu’on m’avait donnée au format papier, celle d’un cinéma en ville, à la limite de la putréfaction. C’était comme si mon portefeuille avait vieilli de quarante ans, sans moi.

Mes mains ont tremblé. Dans le compartiment à billets, j’ai trouvé un petit morceau de papier qui, lui, semblait neuf. Avec surprise, j’y ai découvert ma propre écriture.

« Patience ».

Ce matin, j’ai perdu mon portefeuille. Un jour, j’apprendrai comment je l’ai retrouvé.


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