Voilà une semaine que les habitants de la ville lunaire d’Aldrin sont prisonniers de l’obscurité, en proie à une panne inexpliquée. Franck, l’un des meilleurs techniciens spécialisés, parviendra-t-il à en identifier la cause tout en évitant l’incident diplomatique ?


Cela faisait une semaine que les habitants d’Aldrin subissaient une panne d’électricité. Les batteries avaient pris le relais le temps qu’une équipe ne s’occupe de la réparation, mais on n’avait pas de nouvelles des techniciens depuis six jours. Les réserves d’oxygène de la ville lunaire diminuaient. Les habitants avaient été sommés de ne pas sortir de chez eux, de rester aussi inactifs que possible.

Franck ouvrit les rideaux du salon sur la ville grise. Les lampadaires avaient été définitivement éteints. Quand le soleil avait fini de balayer cette région de la lune, la population était plongée dans le noir total. Il faisait si sombre qu’on ne voyait même plus la membrane extérieure, celle qui surplombait toutes les installations pour y maintenir de l’air, depuis Aldrin jusqu’à New-Washington, route comprise.

– Si l’électricité ne revient pas demain, ils vont stopper les machines auto-réplicantes pour leur sucer de la batterie.

En arrière dans la pièce, sa femme Maritza lui répondit.

– J’ai entendu dire ça aussi. Et si ça dure trois jours, tout le monde embarque pour New-Washington. Ils ont encore du courant, par là.

– On n’a pas les moyens. On pourrait aussi manquer d’air d’ici là, et ça on n’en parle pas.

Le couple sursauta quand on frappa à la porte. Un coup d’œil à l’horloge leur indiqua qu’il était plus de 20:00. C’était soit une erreur, soit quelque chose d’important.

Franck se leva mais Maritza fut plus rapide pour aller ouvrir. Debout près de la fenêtre, Franck entendit deux voix s’adresser à sa femme. On voulait le rencontrer, lui. Tout de suite.

Son épouse revint dans la pièce avec un homme et une femme en costume derrière elle. Tous deux portaient un badge de police à la ceinture.

– Franck Riverside ?

– C’est moi, ouais.

– Agents Kite et Nolan, police de l’état d’Apollo. On voudrait vous parler.

Franck croisa le regard inquiet de sa femme.

– Rien de grave j’espère ?

– Oui et non. On peut s’asseoir ?

Il leur indiqua la table du salon, ils s’y installèrent. Le couple Riverside s’assit en face.

– On a un problème, Franck. Un problème d’électricité.

– Sans blague.

L’agent Nolan replaça une mèche de cheveux derrière son oreille et posa une carte mémoire sur la table. Elle positionna ses cinq doigts autour à deux reprises, s’attendant à pouvoir manipuler l’information directement sur la surface brillante.

– La table n’a plus de batterie depuis hier.

– Alors vous allez devoir retenir tout ce qu’on va vous raconter.

La panne qui avait plongé tout Aldrin dans le noir était probablement due à un défaut dans l’approvisionnement permanent issu des pics de lumière éternelle, ces montagnes lunaires baignées de lumière solaire en permanence. La zone, couverte de panneaux photovoltaïques, était source de tensions diplomatiques entre les différents pays occupant le sol lunaire.

– Seule une partie de la zone américaine est touchée par la panne. On a d’abord cru à un simple problème, un réparateur autonome a été envoyé sur place. Il a disparu et ne fournit plus aucun signal.

– Vous croyez qu’on l’a détruit ? Les Chinois ? Les Nigérians ?

– Non, personne ne se risquerait à nous attaquer de front sur une zone si sensible. On ne sait pas ce qui s’est passé, mais toujours est-il qu’on a besoin d’une équipe de réparateurs humains pour gérer ça.

– Et je suis le meilleur soudeur à la ronde.

– Tout juste.

– Les Russes sont très bon aussi, mais ça vous ferait chier de les solliciter, pas vrai ?

Franck rit tout seul. Maritza demanda :

– Ça veut dire que la réparation doit se faire en dehors des dômes ?

– Oui… on a quelques heures pour apprendre à Franck à travailler sous scaphandre, comme on dit. Il devra arpenter la zone seul et gérer sa propre réserve d’oxygène. Elle est beaucoup trop accidentée pour qu’on l’accompagne en rover tout du long.

Un silence s’installa dans la conversation. Franck l’interrompit après quelques secondes :

– Que se passera-t-il si je localise la panne ?

– Que voulez-vous qu’il arrive ? Vous serez décoré, sans doute.

– Et si j’échoue ?

– Si vous échouez, on évacuera Aldrin, comme prévu. Vous serez assuré d’avoir une place de choix dans un logement provisoire à New-Washington.

Franck et Maritza se regardèrent.

– J’imagine que je vous rejoins demain à la première heure ?

– Vous rigolez ou quoi ? Vous venez avec nous, maintenant.

En dehors des plateformes, marcher sur le sol lunaire équivalait à s’y déplacer en pesant six fois moins. Largué par un rover de la police d’Apollo au pied des pics de lumière éternelle, Franck marchait par bonds qu’il tentait de maîtriser du mieux qu’il pouvait, malgré l’encombrante tenue et le casque qui l’enrobaient.

Dans l’oreillette, il entendait les commentaires des policiers qui assistaient à son avancée par l’intermédiaire d’une caméra pectorale.

– Bien, Franck, vous vous débrouillez très bien.

Sur son dos, les vingt-quatre kilos d’outil semblaient ne plus rien peser, ou presque.

– N’oubliez pas de rester en territoire américain !

– Ne vous en faites pas, Kite.

Face à lui, les roches tranchantes et grises se dressaient, plongées dans l’ombre jusqu’à une certaine hauteur à partir de laquelle la pierre devenait éblouissante tant elle était baignée de lumière. On la voyait miroitée par un damier d’installations solaires. De là où Franck se trouvait, on ne pouvait pas encore voir les drapeaux et les barrières des pays se partageant les lieux.

La progression était lente mais se déroulait sans encombre. Franck finit par rejoindre la zone de lumière éternelle et sillonna le parc de panneaux solaires, tous marqués de la bannière à cinquante-et-une étoiles. Dans la face intérieure de la visière, Franck avait droit une projection d’informations dont il ne comprenait qu’une partie.

– On arrive toujours à vous localiser, pour le moment. Aucune trace de panne ?

– Tous les câblages que je longe depuis le sol sont intacts.

Dans le ciel noir flottait la silhouette de la Terre, à moitié plongée dans l’obscurité. Au sol, Franck commençait doucement à voir sa marche entravée par un sol de plus en plus friable et par une pente de plus en plus ardue. Au moment de rejoindre une corniche délimitant une zone un peu plus plate, il s’arrêta.

– Franck ? Vous ne bougez plus ?

L’écran que surveillaient les policiers afficha bientôt des images floues, impossibles à déchiffrer, comme si la caméra tournait sur elle-même à grande vitesse. L’estimation de la position de l’appareil offrait des données de plus en plus étranges.

– Merde, Franck, qu’est-ce qui se passe ? Répondez !

Le signal radio s’éteignit à son tour.

Cachés dans l’ombre sous les pieds de Franck, un peu en contrebas, se dressaient des modules de survie fixés les uns aux autres. Ils avaient la forme de ballons de football. Franck s’approcha d’eux, persuadé d’avoir été repéré par les caméras de surveillance, et ouvrit un sas après avoir entré un code devant une porte. Une fois à l’intérieur, il put retirer son casque.

– Merde, Franck, qu’est-ce que tu fais déguisé en flic ?

Deux hommes étaient apparus au bout de l’étroit couloir censé être temporaire.

– J’ai été envoyé ici par les flics, et ceux-là ne lâcheront pas le morceau.

– C’est pas vrai ?

– Si. Il faut tout remballer. Ils vont débarquer, c’est sûr.

– Merde, Franck !

Les deux hommes détalèrent, suivis de près par le technicien.

– Pourquoi tu les as laissés te faire venir jusqu’ici ?

– J’ai pas eu le choix, Adonis. Ils m’ont envoyé à la recherche de la source d’une panne d’électricité, j’imagine que vous n’êtes pas au courant ?

– On a pété un câble en cherchant de l’hélium 3.

– Vous êtes sérieux ? Vous savez qu’Aldrin est dans le noir depuis une semaine ?

– Écoute, Franck. On creuse, on extrait, on vend et c’est tout.

– Mais ça n’exclut pas d’essayer de réparer les conneries qu’on a pu faire ! Il y a vingt mille citoyens américains là-bas qu’on va devoir transbahuter d’une ville à l’autre à cause de vos conneries !

Adonis, jusque là affairé à lancer des commandes sur un ordinateur, se retourna. Doigt sur la poitrine de Franck, il dit :

– Nos conneries. N’oublie pas qu’elles te rapportent du fric à toi aussi, alors que tu ne creuses pas un seul trou.

Franck n’était pas d’humeur à se disputer. Depuis son arrivée sur la lune, ou presque, il était l’un des maillons d’un trafic de tralphium. Une petite équipe clandestine arpentait le satellite avec un campement autonome et des machines d’extractin mobile. L’hélium 3 récolté illégalement, dépourvu de toute taxe, était revendu aux plus offrants, généralement des groupuscules étrangers qui parvenaient à faire glisser un container ou l’autre dans les navettes de fret. La précieuse source d’énergie était envoyée sur Terre pour alimenter des centrales à fusion.

– Les gars, dit Franck, je vous laisse remballer. Moi je fais demi-tour, je raconterai aux flics que je me suis cassé la gueule.

– Tu es arrivé par où ?

Franck se pencha par-dessus l’épaule d’Adonis et lui indiqua son trajet sur une carte.

– Évacuez plutôt par ce côté.

– OK.

– Mais indique-moi quand même l’emplacement de la section câblée, il faut qu’on répare ça au plus vite.

Si les autorités prenaient connaissance de leurs clients et de leur nationalité, c’était l’incident diplomatique assuré.

Franck quitta le complexe de modules. Lorsqu’il se retourna, après avoir fermé le sas derrière lui, il se retrouva face aux agents Nolan et Kite, en scaphandre eux aussi, arme au poing. Il mit les mains en l’air. D’un geste dirigé vers son oreille, un des flics lui intima de remettre la radio à la bonne fréquence.

– Votre petit trafic a assez duré, Franck.

Il ne put s’empêcher de rire.

– Vous m’avez bien eu…

– On a du mal à croire que vous ne nous ayez pas senti venir à des kilomètres. C’était pas trop beau, de vous envoyer dans cette zone et d’attendre que vous ne trafiquiez vous-même vos communications ?

– Je dois bien avouer m’être fait berner comme un bleu. Quand j’ai réalisé que je me rapprochais du camp, il était trop tard.

– Allez, pas de connerie, Franck, dit Kite en se rapprochant de lui. Vous pourrez encore vous en sortir si vous décidez de balancer vos petits amis. Des rovers arrivent pour les chercher, d’ailleurs.

– Je croyais que vous ne pouviez pas rouler jusqu’ici ?

– Désolé. Le père Noël n’existe pas non plus, vous savez.

Une fois menotté, Franck comprit que cette fois, il ne s’en sortirait pas.

– J’aurai quand même l’occasion de revoir Mar…

La visière de Franck fut éclaboussée de sang sans un bruit. Kite s’effondra contre lui. À deux mètres, la poitrine de l’agent Nolan fut percée d’un carreau d’arbalète, en silence. La policière s’écroula, morte.

Franck se retourna. Couché à plat ventre sur le toit d’un des modules, Adonis serrait contre lui son arme. Le technicien hurlait dans son casque, bien que son ami ne puisse pas l’entendre. La gestuelle devait parler d’elle-même.

Le temps qu’Adonis ne redescende et ne passe par la porte, Franck ajusta la radio.

– Qu’est-ce que t’as fait ?

– Pas le choix. Je refuse de retourner en prison tout de suite.

Les quelques autres pirates encore abrités par les modules sortirent également. L’habitat se dégonfla comme un ballon. Il serait prêt à être reconstruit ailleurs en quelques heures à peine.

– Franck, cache les corps.

– Quoi ?

Le technicien n’eut pas à réfléchir. Un cortège de rovers de police surgit de la corniche, défiant les lois de la gravité, chutant puis se rétablissant sur leurs roues face aux trafiquants, cette fois tous les mains en l’air. Le voyage était terminé.


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