Dans la nuit du 29 au 30 novembre 1989, des OVNI apparaissent dans le ciel wallon et sont aperçus par treize gendarmes depuis huit endroits différents.


– Accélère, Montignoll !

Les phares de la voiture des gendarmes éclairaient les champs embrumés au rythme des rebonds du véhicule sur le chemin de terre. Au volant, Montignoll transpirait malgré le froid de novembre, tandis que Nicky était à moitié penché à l’extérieur par le carreau ouvert.

– Plus vite, on va le perdre !

– Je fais ce que je peux ! répondit Montignoll, cramponné au volant. Tu la vois toujours ?

– Oui…

Comment aurait-il pu la rater ? Au loin, dans le ciel sombre de la Wallonie, trois lumières blanches disposées en un parfait triangle équilatéral définissaient les sommets d’une masse gigantesque, plus noire encore que le ciel. En son centre, une lumière orange scintillait par intermittence.

– On dirait que ça ralentit ! dit Nicky à son collègue en se rasseyant sur son siège.

Les deux gendarmes avaient aperçu la masse triangulaire au dessus d’Eupen, à la tombée de la nuit. D’abord incapables de faire le moindre mouvement, ils s’étaient ensuite engouffrés dans la voiture et avaient foncé sur les routes de campagne pour suivre l’objet.

Sur son sillage, le triangle éclairait les prés comme en plein jour. Un polygone lumineux rendait ainsi ses couleurs au sol, sur tout son trajet.

– Si ce truc continue, on ne pourra plus le suivre !

Arrivée à Gileppe, à la limite de la zone d’activité des gendarmes, la masse sembla un instant s’arrêter. Elle effectuait un vol stationnaire à côté de la tour qui se trouvait là.

– Tu as un appareil photo ? demanda soudain Nicky à son collègue.

Montignoll, qui venait d’arrêter la voiture, fit un bond sur son siège.

– Dans le coffre !

Les deux hommes se ruèrent hors du véhicule pour ouvrir le coffre.

– En espérant qu’il reste de la pellicule !

– Peu importe, dit Nicky.

– Tu rigoles ? Bien sûr qu’on a besoin de pellicule.

– Non, peu importe, Montignoll. Parce que le brol est parti.

Nicky se redressa. Le triangle avait disparu.

Adrien n’avait rien raté de l’évènement inexpliqué de la nuit. Debout devant la grange de la ferme familiale, télescope posé sur son trépied, il avait suivi la forme triangulaire sur presque cent-quatre-vingt degrés, sans prêter attention aux phares de la voiture des gendarmes qui avaient brièvement éclairé les champs, en contrebas.

Les jambes tremblantes, il avait assisté à la poussée d’accélération de la masse noire, qui avait disparu dans la nuit. L’adolescent était resté béat, paralysé par le spectacle auquel il avait assisté. Il sursauta en entendant la voix de sa mère dans son dos :

– Adrien ? Téléphone pour toi !

Romain, évidemment. Adrien sortit de sa rêverie et courut à l’intérieur, télescope sous le bras.

– T’as pas froid tout seul dehors comme ça ?

Il ne répondit pas, partant directement en direction du combiné posé sur la plan de travail, sous son support mural.

– Allô, Romain ?

– Ouais… on peut parler ?

– Attends.

Adrien tira sur le cordon en spirales du téléphone pour se faufiler dans le débarras, de l’autre côté de la cloison de la cuisine.

– Voilà.

– Putain, Adrien ! C’est quoi ce bordel ?

– On n’est pas les seuls à y penser, c’est tout.

Férus de sciences, sceptiques, les deux adolescents envisageaient depuis quelques jours de faire tourner en bourrique leurs voisins, de titiller les « spécialistes » des parasciences en fabriquant de toute pièce une bonne grosse farce paranormale. Mais comment s’y prendre ? un « faux OVNI » ? un crop circle ? À peine avaient-ils eu le temps de se pencher sur le sujet un jour ou deux que quelqu’un leur volait la vedette !

– Tu as vu la taille de ce truc ? demanda Romain au téléphone. Qu’est-ce que c’était, un cerf-volant ?

Adrien revit la masse noire dans son télescope.

– C’était beaucoup plus gros qu’un cerf-volant normal.

La mère d’Adrien s’approchait. Se rappelant d’où il avait vu passer l’objet, il donna rendez-vous à Romain le lendemain après-midi, après l’école.

Bonnet sur la tête, Adrien attendait Romain dans le champ jouxtant la ferme. L’air s’échappait de sa bouche en volutes blanches.

– Ça va m’bieau ? entendit-il sur la gauche.

C’était Romain, bonnet péruvien sur la tête, sac sur le dos, qui s’avançait vers lui vêtu d’une doudoune vert fluo.

– Qu’est-ce qu’on fait là ? demanda-t-il.

Adrien fit quelques pas sur le talus pour monter sur la bordure de la prairie.

– J’ai vu l’objet voler ici au-dessus.

– Et ?

– Et toute la prairie était éclairée.

Romain monta sur le talus à son tour, regarda à gauche, puis à droite.

– Toute la prairie ? Mais elle est immense !

– Tu vois pourquoi je te disais que ça ne peut pas être un cerf-volant normal ?

– Waouw. On fait quoi, alors ?

Adrien haussa les épaules.

– Pour l’instant, on rentre, et on attend.

Durant tout le mois de décembre, les témoignages du vol d’objets non identifiés se répétèrent, à tel point que les journaux, locaux d’abord, puis nationaux, finirent par en faire la une. Tous décrivaient des phares blancs disposés en triangle équilatéral, et un gyrophare orange en plein centre.

En janvier, Adrien et Romain finirent par se décider à organiser leur farce. Ils commencèrent à monter l’armature d’un cerf-volant en forme de prisme à base triangulaire, selon des modèles similaires à ceux construits à l’époque par Alexander Graham Bell. Leur objectif : prendre une photo de leur réplique pendant la nuit, et profiter de sa large diffusion jusqu’à ce qu’on découvre le subterfuge. En attendant, même leurs parents n’étaient pas au courant de leur bricolage. La maquette était cachée dans la grange de la ferme d’Adrien, derrière des ballots de paille qu’il fallait déplacer et replacer pendant vingt minutes à chaque fois que les adolescents s’adonnaient à leur hobby.

Un matin, Adrien rejoignit la maison de Romain à vélo. Il tenait un journal contre le guidon. Romain en conclut qu’ils partaient en ballade, et sortit sa propre bicyclette.

– Je vois que t’as vu la Libre, toi aussi, dit-il en s’avançant vers son ami.

Adrien déplia le journal.

– Tout juste.

– Et pourquoi t’as ramené ton exemplaire ?

– Ce qui va faire la différence entre une bonne et une mauvaise maquette, c’est le sens du détail.

Adrien montra le début de l’article. Il y avait entouré deux noms.

– Ils parlent du témoignage de plusieurs personnes. Treize gendarmes, tu te rends compte ?

– C’est vrai que c’est complètement dingue.

Adrien lui prit l’exemplaire des mains et lut :

Heinrich Nicky et Claudy Montignoll ne sont que deux des treize gendarmes à avoir observé un objet volant, non identifié à ce jour, la nuit du 29 au 30 novembre dernier. Circulant dans la région de Gileppe, l’objet aurait été aperçu depuis huit endroits différents par des représentants des forces de l’ordre. La gendarmerie a depuis accumulé coups de fil et visites de témoins…

– Alors ?

Romain voyait où son ami voulait en venir.

– Tu veux qu’on aille parler aux gendarmes ? pour récolter plus de détails ?

– Des détails qui feront toute la différence !

– Mais quand on va diffuser la photo, ils penseront à nous.

– Pas si on joue la carte des témoins. On va leur raconter ce qu’on a vu, rien de plus. Et leur poser des questions sur ce qu’eux ont vu. Avec un peu de chance… on aura le petit quelque chose qui rendra notre cliché unique !

– Si ça marche, ça va être génial ! Ils habitent près d’ici, ces deux-là ?

Adrien pointa un nom du doigt.

– Claudy Montignoll habite à dix minutes à vélo. On n’a qu’à lui rendre visite !

Ils partirent sur le champ. L’air froid du début de l’année leur gelait les doigts sur le guidon. Les adolescents pédalèrent aussi vite qu’ils purent, évitant les plaques de verglas dans les chemins de terre durcis par le gel, jusqu’à atteindre leur destination.

– C’est au numéro 10, c’est ça ? demanda Romain en mettant le pied.

– Oui.

Ils sonnèrent à la porte. C’est une dame d’une cinquantaine d’années à l’air déprimé, tablier à fleurs autour du cou, qui leur ouvrit la porte. Elle retint ses larmes quand ils demandèrent s’ils pouvaient voir Claudy Montignoll. Quand elle gémit, les deux amis se regardèrent. Après quelques secondes, elle parvint à articuler :

– Je crains que ça ne soit pas possible, mes enfants. Claudy a disparu avant Noël.

– Disparu ?

Elle hocha la tête et sortit un mouchoir.

Ils ne savaient pas quoi dire.

– Désolé pour le dérangement, madame.

– C’est pas grave.

Elle allait fermer la porte quand Romain eut l’idée de demander :

– Et… Heinrich Nicky, vous savez où il habite ?

– Je sais où il habite, mais ça ne va pas vous aider. Et d’ailleurs, qu’est-ce que vous leur voulez ?

– On veut juste leur parler des OVNI. Pourquoi ça ne nous aidera pas ?

– Parce qu’Heinrich a disparu, lui aussi.

Les deux amis menèrent leur petite enquête. À la campagne, les bruits circulaient très vite, et les informations secrètes également. Au moins sept des treize gendarmes à avoir observé un OVNI la nuit du 29 au 30 novembre avaient été portés disparus depuis. Il paraissait même que l’armée prévoyait de faire voler des F16 depuis la base de Beauvechain en cas de nouvelles apparitions… car depuis cette nuit-là, le nombre de vols d’objets non identifiés avait augmenté dans la région.

Romain et Adrien étaient terrorisés. Que se passait-il ? Que leur cachait-on ? Eux qui avaient construit une maquette dans l’objectif de faire triompher le rationalisme et de rire des crédules se retrouvaient en plein hiver à imaginer des théories hallucinantes.

– Si des criminels profitent des OVNI pour commettre des enlèvements, il faut qu’on fasse quelque chose ? dit Romain en une fin d’après-midi.

– Qu’on fasse quelque chose ? Mais t’imagines si c’est les tueurs du Brabant ? ou les Soviétiques ?

Le soleil était déjà très bas, au-dessus des champs.

– Qu’est-ce qu’on va faire ? finit par demander Romain.

– Il faut qu’on la fasse voler quand même.

– Notre maquette ?

– Oui, notre maquette. Elle est prête. Il faut qu’on dissipe ces idées d’extraterrestres, que les gens arrêtent d’avoir peur d’un truc paranormal et cherchent les vrais coupables.

– Et notre photo va aider à ça ?

– Ben oui, mais pas tout de suite. On va bien finir par découvrir que c’est un montage. Et quand les gens comprendront que c’est monté, ils se diront que les autres OVNI sont des maquettes aussi… et la gendarmerie fera son travail, merde !

Romain hocha la tête, puis il sourit.

– Au pire, on se sera bien marré quand même.

– C’est clair !

Adrien se redressa.

– Le soleil se couche, dit-il. Dépêchons-nous de faire des tests, et lançons la maquette !

Les adolescents rirent et partirent dans la grange dégager un gigantesque cerf-volant triangulaire de derrière les ballots de paille. Il mesurait quatre mètres de côté. Un volume léger et fragile, dont des dizaines de petits triangles formaient la toile.

Les adolescents soulevèrent leur structure sans difficulté, s’éloignèrent jusqu’au milieu d’un champ, et allumèrent trois porte-clés lampes de poche aux extrémités.

– Prêt à devenir une star ? demanda Adrien.

– La une de la Libre demain ? répondit Romain.

Ils lâchèrent leur objet et attendirent qu’il s’élève dans la nuit naissante. Adrien et Romain tenaient chacun un des fils attachés au cerf-volant.

Conscients de ce que leur blague allait pouvoir susciter comme réaction, ils éclatèrent de rire. Au fond d’eux-mêmes, ils espéraient

– On le fait monter encore ? demanda Romain.

– Vas-y, encore un peu, jusqu’à ce qu’on ne puisse plus voir que les lumières. Et là, tu prends la photo, d’accord ? Il faut au moins que les types d’hier nous voient ! Si pas ici, dans le journal demain, avec la photo !

Ils s’exécutèrent. Donnant peu à peu du mou à leur engin, ils virent les trois points lumineux s’éloigner progressivement. Il se mit à pleuvoir.

– Merde, il pleut ! Prends vite la photo avant la drache !

Romain déballa son appareil aussi vite qu’il put et le dirigea vers le ciel. Presque instantanément, la pluie s’arrêta. Il y eut un premier flash d’entre les mains de Romain, puis un deuxième.

Un troisième flash survint. Celui-là venait du ciel et éclaira le champ comme un soleil blanc. Éblouis, les adolescents distinguèrent cependant une masse noire juste au-dessus d’eux, immense, qui volait au-dessus de leur propre objet volant, qui semblait bien minuscule en comparaison. Ils étaient sous l’OVNI, sous son phare clignotant orange. L’appareil descendait lentement sur eux, à la verticale, révélant peu à peu sa silhouette à travers la brume. Ce n’était pas un cerf-volant. Était-ce seulement humain ?

Adrien et Romain étaient incapables de bouger, pétrifiés. L’objet, à force de s’approcher, dégageait un souffle qui faisait vibrer la terre sur les les sillons du champ nu. La lumière orange balayait leurs visages effrayés.

Il y eut encore un flash de lumière, et les adolescents s’évanouirent.

Adrien reprit conscience en ayant l’impression d’être en train de tomber de son lit. Il se réveilla dans un vertige et réalisa qu’il ne sentait plus ses jambes, ni ses bras. Sa vision devint nette : il contemplait les plaines, les prairies, les chemins de son village, vus de très haut. Il voulut regarder ses mains mais il n’y parvint pas. Il s’étonna lui-même de ne pas sentir son cœur battre fort contre sa poitrine. D’ailleurs… il ne respirait pas non plus.

Adrien se rendait bien compte que son cerveau avait emmagasiné de l’information. Il avait maintenant du mal à la rechercher. Sur sa droite, dans son champ de vision, il vit apparaître un vaisseau triangulaire et eut l’impression de le connaître. L’appareil eut une légère oscillation du nez et ce fut comme si Adrien entendait parler son ami Romain.

Adrien se concentra. Il n’avait plus ni main ni pieds. Il n’avait plus de corps. Il avait des phares, des volets, un carburateur, des ailerons. Il volait. Il était l’un des vaisseaux. Par la force de son esprit, l’adolescent parvint à tourner sur lui-même, puis à avancer. Il s’approcha du sol, et repéra au loin qu’une voiture le suivait dans son sillage.

Romain volait à côté de lui.

Il le savait, d’une manière ou d’une autre, il pouvait changer les humains en ce qu’il était maintenant devenu. Les témoins les moins crédibles, il fallait les transformer. Les plus crédibles, les conserver, pour qu’il reste à jamais sur Terre une trace du passage de la Nuée.

Romain et Adrien épargneraient les gendarmes. Mais les autres…

Investis d’une nouvelle mission, la Nuée disparut dans la nuit.


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