Face à l’impuissance de la justice, on peut se contenter de se lamenter… ou on peut réagir, prendre les devants. Les enfants aux mains des pervers sur Internet méritent bien ça, non ?


La justice, il ne faut pas compter dessus. Il faut la rendre soi-même. C’est comme ça qu’Allan voyait les choses. Enfermé dans son taxi toute la journée, il en voyait défiler, des connards. D’autant plus qu’étant l’un des derniers humains à s’acquitter de cette tâche, et donc l’un des seuls aptes à s’engouffrer dans les zones de vol les plus étroites, sa clientèle premium laissait déborder sans complexe toute l’arrogance dont elle pouvait faire preuve.

Des connards, voilà tout.

Allan n’avait jamais eu envie de tabasser l’un d’eux pour autant. Ces pinailleurs, aussi détestables soient-ils, étaient ses clients et il gagnait sa croûte grâce à leur envie irrépressible de traverser la ville de toute urgence. Alors il obéissait et y trouvait son compte, finalement ravi de ses petites démonstrations de pilotage, filant à toute allure en volant entre les hauteurs normées réservées aux autotaxis et aux véhicules autonomes en général, frôlant les immeubles à des distances bien en-deça des marges de sécurité.

Parfois, il en rajoutait même un petit peu. Il donnait un petit coup de volant, faisait siffler l’aéroglisseur en lançant des « Attention, ça va secouer ! ». L’impression qu’avait le client d’avoir participé à une course dangereuse était directement proportionnelle au pourboire qu’il allait recevoir. Ça ne manquait jamais.

Allan terminait ses journées dix heures après les avoir commencées. Il rentrait ensuite au dépôt, y laissait son bolide, sa deuxième maison. Puis il retrouvait Jules et Hakim, deux collègues, au bar. Comble de l’ironie, il les rejoignait en autotaxi.

Ce soir, il pleuvait. Les lettrages en néon bleus et roses se reflétaient, déformés, dans les gouttes de pluie qui couvraient la vitre du bar. Allan pouvait voir la superposition de ses collègues, le dos voûté à l’intérieur, avec son propre reflet sous la lumière artificielle qui innondait la rue dans le soir tombant. Allan s’approcha de l’interface de commande à l’extérieur, et commanda trois bières. Quand le robot déposa trois pressions sur le bar, face à Hakim et Jules, ils se retournèrent. Allan fit son entrée, leur adressa un clin d’œil, tira le tabouret à la droite de Jules.

– Alors, quoi de neuf, les filles ? Vous parliez de quoi ?

– Jules racontait qu’on avait voulu enlever sa petite !

Allan s’étrangla avec sa bière.

– Pardon ?

Hakim, lui-même choqué par l’histoire qu’on venait de lui raconter, ne put s’empêcher de continuer :

– Il attendait sa fille devant l’école. Un type a débarqué en camionnette. Thermique, la camionnette. Et il a essayé d’enlever la gamine sous ses yeux !

– Putain !

– Il l’a carrément embarquée, oui, dit Jules.

– Mais… elle va bien, Linda ?

– Elle n’a rien. J’ai rattrapé l’autre en volant, je suis passé devant, je l’ai bloqué avec le taxi. Je l’ai sorti de son machin, et là…

Il montra le dos de ses mains à Allan. Elles étaient couvertes de pansements. Allan lui envoya une grande claque dans le dos.

– Je suis sûr que t’as dû adorer ça !

– J’ai rarement autant pris mon pied qu’en lui défonçant sa petite gueule. Il restait plus rien.

– Et les flics ?

– Ils ont débarqué, alors je leur ai expliqué. Ils m’ont dit qu’ils me couvraient.

– Ah ! Des vrais bonhommes !

– Ils ont même continué à le tarter.

Les trois hommes éclatèrent de rire, puis burent une longue gorgée de bière.

– Enfoirés de pédophiles… grogna Allan.

– Ouais…

Hakim avait les yeux au fond de son verre. Il finit par dire :

– Il faudrait qu’on fasse quelque chose.

– Quelque chose ?

– Oui, il faudrait qu’on les trouve, qu’on les traque… qu’on leur pète la gueule.

– Comme ça, à trois ?

– Et quoi ? Il faut pas être douze pour niquer un pédophile !

– Moi, je serais chaud, dit Jules en se levant de son tabouret pour aller commander d’autres bières. Faut juste réfléchir à comment les trouver, les attirer.

Allan réfléchit. Il n’y avait rien de pire que de s’en prendre à des gosses, et les pauvres méritaient bien qu’on fasse quelque chose pour eux. La justice ne faisait pas de prévention, elle n’intervenait qu’après.

Au retour de Jules, Allan dit :

– J’ai une idée.

– Ah ouais ?

– On s’inscrit sur un chat en ligne. On se fait passer pour des gamines, on sympathise, on leur file un rendez-vous… et là on les attend avec tout ce qu’il faut.

– On discute avec eux en ligne, alors ?

– Oui, sur des forums, dans le chat. On fait genre qu’on est intéressé. Et si ça vire à la pédophilie, on les coince, ces pervers !

– C’est une super idée ! admit Hakim. On les attend et on y va à la batte !

– Boum !

Les justiciers trinquèrent à la mise sur pieds informelle de leur ligue. Puis ce fut à Hakim de payer la tournée. Il fallait bien une bière de plus là-dessus.

Allan n’arrivait pas à dormir. Couché dans le canapé de son quatorze mètres carrés, il pensait à ce qu’il avait vu toute la soirée sur le chat, car aujourd’hui, c’était son tour. Il était sidéré. Il ne fallait pas « traquer » les pervers. Il y en avait des tonnes. C’était comme pêcher dans l’étang d’un élevage de poissons. Certains envoyaient des photos de leurs parties à la première occasion, alors que le profil indiquait clairement : « amelie1132, onze ans ».

Le chauffeur de taxi se frotta les yeux. Combien étaient-ils, ces salopards ? Le nombre avait finalement peu d’importance. Ce qui comptait, c’était que des gens comme Hakim, Jules et lui se chargent de leur donner une bonne leçon.

Le lendemain c’est Jules qui parvint à conclure d’un premier rendez-vous avec un certain «hologram812».

– J’ai eu droit au tour du propriétaire en photos, j’ai failli gerber. Il a au moins quarante-cinq ans, ce gros dégueulasse.

– Tu lui as donné rendez-vous où ?

– Au tea room du boulevard des Frères.

– Ah ouais ?

– Ouais, il y a un renfoncement entre deux bâtiments, juste un peu plus loin. On pourra y donner notre petite fête.

– Excellent.

– Et on va le reconnaître comment ? demanda Hakim. Parce que quand il va nous voir sans petite fille, il va foutre le camp !

– Je vous ai pas demandé votre avis, j’avais pas le temps, mais j’ai eu une idée. Je lui ai dit que j’adorais les Jelly Gum.

– C’est quoi, ça ?

– C’est cette connerie qui a de la pub partout. Tu sais, le chewing gum arc-en-ciel qui se vend dans des tubes en carton grands comme ça…

– Ah oui !

– Comme ça, on ne pourra pas le rater : notre petit camarade sera le seul connard à glander avec un bonbon de cinquante centimètres de long à la main…

– … et on n’aura plus qu’à lui foutre des coups de Jelly Gum dans la tronche ! compléta Allan.

L’heure venue, les trois hommes se débrouillèrent pour que leurs taxis se retrouvent dans la bonne région. Ils prirent une pause et se rejoignirent sur le boulevard. Ils rentrèrent même dans le tea room pour prendre un café. Ils avaient finalement abandonné l’idée des battes de baseball, trop encombrantes, mais s’étaient procuré des matraques télescopiques, discrètes à l’intérieur de leur veste.

Excités comme des adolescents préparant une connerie, les justiciers ne pouvaient cacher leur nervosité. Ils gesticulaient sur leur chaise, le cou tendu vers la vitrine pour guetter la venue de leur proie.

Allan avait détourné le regard une minute pour boire une gorgée de café quand Jules dit :

– Bordel, ça y est, il est là.

Il était bien là, l’enfoiré, avec sa tête de pervers et son bonbon géant qui lui servait de drapeau. Allan se leva le premier.

– Vous sortez, l’air de rien, vous allez derrière, et moi je vous l’amène ?

Jules et Hakim filèrent, quittant le tea room en prenant bien soin de ne pas regarder le pédophile dans les yeux. Allan attendit une minute, puis il sortit à son tour. Faisant d’abord semblant de rien, il s’approcha de la proie par derrière et lui attrapa le bras, d’une main, tout en mettant l’autre sur son épaule.

– Qu’est-ce que…

De loin, on aurait pu croire à deux amis accolés l’un à l’autre. Impossible de voir qu’Allan lui broyait les os de sa main puissante.

– Ferme ta gueule et suis-moi si tu ne veux pas plus d’ennuis que nécessaire.

– Mais je…

Allan força la marche du pervers. Ils n’eurent que cinq mètres à parcourir pour se retrouver dans le renfoncement entre le café et le bâtiment voisin.

– Qu’est-ce que vous…

Jules le fit taire d’un coup de poing dans l’estomac. Hakim avait déjà déployé sa matraque. Allan en fit de même.

– Alors comme ça, on aime les petites filles ?

Ce fut la seule phrase prononcée. Les coups tombèrent sur la proie sans s’arrêter pendant près de trente secondes. Quand les justiciers s’éloignèrent en rétractant leur matraque, il ne restait derrière eux qu’un chiffon difforme, un tas de chair ensanglantée qui se gonflait à peine au rythme de respirations douloureuses.

Ainsi Allan, Jules et Hakim adoptèrent ce nouveau mode de vie, celle de travailleurs honnêtes la journée, entrecoupant leurs trajets de passages à tabac au fil de leurs chasses numériques. Ils prirent goût à tous les aspects de leur mission, même à la séduction honteuse d’adultes sous couvert d’un profil d’enfant. Ils s’adaptèrent, gardant en permanence avec eux des souliers ou une chemise de rechange dans le coffre, en cas d’effusion de sang.

– Il y en a un que je cuisine depuis deux semaines, dit un soir Alain à ses comparses derrière une pils fraîchement servie par l’automate. Un vrai petit tordu de quarante ans qui utilise un vocabulaire de gosses pour essayer d’avoir l’attention de la petite. Il a pas envoyé une seule photo, il se contente de niaiseries de princesse pour attirer les mômes dans son filet.

– Tsss…

– J’ai quand même réussi à lui fixer un rendez-vous. Ce sera pour demain.

– Ça tombe bien, dit Hakim. C’est à ton tour de mener la danse. Tu vas pouvoir t’en donner à cœur joie.

Le jour suivant, les justiciers se retrouvèrent, comme à leur habitude, à attendre leur proie. Ils attendaient maintenant séparément ; inutile d’être vus à trois ! Le meneur buvait son café sur le lieu du rendez-vous tandis que les autres se planquaient déjà entre les bâtiments.

Allan se demandait à quoi ressemblerait ce foutu pervers, cette fois. Il but la fin de son café d’une traite et sentit une pointe au creux de l’estomac : le porteur du Jelly Gum était là, debout de l’autre côté de la vitre.

– C’est quand même pas…

Allan se leva d’un bond, sortit de l’établissement.

– Hé !

Friandise serrée entre ses petits doigts, un gamin qui ne devait pas avoir plus de huit ans se retourna. Allan se rendit compte qu’il ne savait pas vraiment quoi lui dire. Il mit les pieds dans le plat :

– C’est toi, Yoko999 ?

Le mioche écarquilla les yeux et fit mine de partir en courant. Allan n’eut qu’une enjambée à faire pour le rattraper, le saisir par le col et le ramener vers lui. Il lui arracha le Jelly Gum des mains.

– T’as discuté avec amelie1132 sur OnChat, toi, non ?

– Oui…

– Mais t’as menti sur ton âge, hein, crapule !

– Co… comment vous savez ? demanda l’enfant, terrorisé.

– Parce qu’elle n’existe pas, Amélie ! C’est un faux profil pour euh… trouver les méchants adultes qui traînent sur Internet.

– Amélie n’existe pas ? J’ai parlé à qui moi, alors ?

– À moi.

Le gosse blêmit.

– Je suis désolé, gamin. Mais tu te rends compte de la connerie que t’as faite, d’aller à un rendez-vous dans la vraie vie avec une inconnue ? Et pourquoi t’as dit que t’avais quarante ans ?

– Parce qu’Amélie, elle disait qu’elle était plus vieille que moi.

– Mais elle avait onze ans !

Allan se plaqua une main contre le front, lâcha l’enfant. Il soupira et demanda :

– Tu habites loin ? Il faudrait peut-être qu’on…

Une ombre plana au-dessus d’eux. Allan leva les yeux, il s’agissait d’une camionnette en vol stationnaire. Elle était bien en dessous du premier étage standard.

– Qu’est-ce qu’il fout, celui-là ?

Deux types bondirent hors du véhicule qui se gara sur le côté, au niveau du sol, juste après leur saut. Quand il vit qu’ils portaient des cagoules, il était déjà trop tard pour Allan. Un coup de spray en plein visage l’aveugla, un coup dans les genoux le cloua au sol. Des mains le traînèrent sur le trottoir puis le tarmac, on le jeta dans la camionnette. Un coup à la mâchoire lui fit perdre connaissance.

Lorsqu’il revint à lui, Allan était assis sur le sol, les mains attachées dans le dos par quelque chose de métallique. Impossible de bouger. Un coup d’oeil par-dessus l’épaule lui révéla qu’on l’avait accroché à un radiateur.

Reprenant peu à peu ses esprits, Allan réalisa que sa difficulté à respirer provenait du bâillon qu’on lui avait noué en travers de la bouche. Sa vue se stabilisa. Il était dans une sorte de cave : des murs nus, un sol sans carrelage, pas de fenêtres. La lumière ne provenait que d’une unique ampoule suspendue au plafond. Ce n’est qu’après avoir fait le tour de la pièce du regard qu’Allan vit les trois hommes debout face à lui, à moitié cachés dans l’ombre. Depuis combien de temps étaient-ils là ?

– Tu croyais qu’on ne t’avait pas repéré ? grogna l’un d’eux. Se faire passer pour une petite fille sur Internet, quelle drôle d’idée… On avait repéré ton IP, tu sais, espèce de pervers !

– Tout ça pour attirer un petit garçon, dit le deuxième.

Allan fit non de la tête aussi fort qu’il put. Il voulait parler, leur expliquer, mais avec ce tissu il était impossible de parler.

– Nous, les gens comme toi, tu sais ce qu’on leur fait ? Les salauds qui essaient de se taper des gosses sur Internet ?

Allan remuait, se débattait, tentait de parler, de crier, de se défaire de ses liens. Rien n’y faisait.

– Tu sais, nous, on n’a rien contre personne, dit le troisième. À part contre les pédophiles bien sûr. Mais comme on aime dire, si la justice ne fait pas son travail, il faut pouvoir le faire soi-même…

Sous la lumière de l’ampoule, Allan vit apparaître dans leurs mains une perceuse, une scie, un marteau.

– Pour construire un nouveau monde, il faut bien bricoler un peu.


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