Étudiants ou travailleurs, jeunes ou vieux… personne n’imagine la vie sans la possibilité de mettre un terme à tout moment inutile ou ennuyeux d’une simple pensée. Au tour de Damien d’accéder à cette nouvelle conception du monde. Pour peu que l’opération se passe bien…


– Ne t’inquiète pas, mon garçon. Le dispositif est impressionnant, mais tu ne sentiras rien… enfin, pas grand-chose.

Damien cligna des yeux en signe d’approbation, incapable de hocher la tête avec sa minerve. L’adolescent s’attendait à ressentir le froid de la lingette alcoolisée contre la zone fraîchement rasée de son crâne, mais l’anesthésie locale avait fait son effet. Au-dessus de lui était dressée une immense lampe. Des bras d’assistance robotisée bougeaient lentement sans qu’il ne sache pourquoi. Le filmaient-ils ? Guettaient-ils ses réactions ? Attiraient-ils son attention pour ne pas qu’il en prête trop à celui qui devait être en train de soulever la peau derrière son oreille ?

Trop d’inquiétude, se dit-il. Il faut que je me calme.

Bien qu’il ne perçoive aucune douleur, Damien sentit son crâne vibrer quelques dizaines de secondes.

– Nous y voilà.

D’un téméraire regard en coin, Damien vit le chirurgien ouvrir la pochette stérile estampillée Blumind. Ses parents lui avaient fait un merveilleux cadeau. Il ne s’ennuierait bientôt plus jamais de toute sa vie. Il ne souffrirait plus de l’oppression des autres.

– Ça va ? Tout va bien ?

– Il y en a encore pour longtemps ?

– C’est fini.

– Vraiment ?

– Oui. Il n’y a eu aucun problème. Le choc que tu as reçu quand tu étais petit a bien laissé des traces, comme on l’avait vu, mais rien qui n’ait empêché qu’on te pose l’implant.

Damien éprouva une forme de soulagement. C’était fini. Il n’avait qu’une hâte, c’était de sortir de cette pièce froide, de voir ses parents, puis de sortir de l’hôpital. Comme s’il lisait dans ses pensées, le médecin dit :

– L’implant est fonctionnel. Si tu veux, tu peux faire ton premier timeflash.

– Vraiment ? déjà ?

– Oui. Il te suffit de penser très fort au moment que tu vises. Attention, tu le sais, tu ne pourras pas revenir en arrière.

Damien n’avait pas besoin qu’on lui explique le fonctionnement des implants Blumind. On le lui en avait déjà suffisamment parlé, sans compter l’omniprésence du dispositif dans les médias. Le moment était venu d’entrer dans l’ère de la modernité, à quelques semaines de ses premiers pas à l’université.

Toujours sur la table d’opération, Damien pensa aussi fort qu’il put au moment où il allait retrouver ses parents, dans sa chambre, si fort qu’il pouvait voir leur visage derrière ses paupières. Il ressentit un échauffement inhabituel à l’arrière de la tête, ouvrit les yeux. Rien n’avait changé.

– Ça ne marche pas !

– Tu t’es bien concentré ?

– Oui !

– C’est bizarre…

– Je pensais à mes deux parents, avec moi dans la chambre. Je suis sûr que ça va avoir lieu, alors…

Une sonnerie retentit à l’intérieur du bloc. C’est l’un des bras robotisés qui approcha un micro et un haut-parleur du chirurgien. La voix de l’autre côté était agitée.

– Oui ?

Le médecin agrippa la machine et se mit hors de vue de Damien pour parler. Quelque chose dans le ton de sa voix fit peur à l’adolescent.

– Oui, merci. J’arrive.

Damien n’eut pas le temps de demander quoi que ce soit. Le médecin lui dit :

– C’est ton père. Il a fait une très mauvaise chute… il est aux urgences.

Nadia s’était toujours dit qu’elle n’accompagnerait pas son fils en bus lors de son premier jour à l’université. Cela coulait probablement de source pour la plupart des mamans. Pas quand son enfant est atteint d’autisme.

En fin de compte, les circonstances de la vie les avaient rattrapés, Damien et elle. La mort de son mari, quelques semaines plus tôt, l’avait rendue plus craintive encore qu’avant. Il faut dire que le père de Damien avait tendance à tempérer son inquiétude en ce qui concernait leur fils. Lui absent et l’enfant perturbé… deux éléments qui l’avaient poussée à se retrouver assise dans le bus à côté de son fils, en ce jour de rentrée académique.

– On sort au prochain, lui intima-t-elle.

Damien ne répondit pas. Les yeux baissés, écouteurs sur les oreilles, il se contenta de sonner et se leva en passant devant sa mère.

Ils descendirent ensemble, se dirent au revoir et se quittèrent, Nadia traversant la rue pour prendre le bus en sens inverse, Damien pour rejoindre les amphithéâtres.

Ce matin-là, encore une fois, Nadia avait tenté d’inciter son fils au timeflash. Il avait refusé, comme il l’avait toujours fait depuis son premier essai raté sur la table d’opération. Elle, au contraire, avait sauté une semaine complète au moment de la mort de son mari. Elle en avait éprouvé un soulagement immédiat. Damien, lui, avait vécu chaque jour, chaque heure, chaque minute à cent pourcents de son intensité. En tant que mère, ça l’inquiétait un petit peu.

Il y avait, dans l’amphithéâtre où allait se tenir le premier cours de Damien, beaucoup de monde, beaucoup d’espace. Les rangées de sièges descendant jusqu’à la scène donnaient presque le vertige. L’adolescent s’assit près d’une sortie, sur un siège attaché à la longue et étroite tablette qui, s’il ne campait pas ses pieds au sol, lui ramenait sans cesse le ventre contre elle.

Le cours commença et Damien comprit véritablement ce qu’était l’ennui. À l’école, encore, les enseignants le laissaient travailler dans son coin sans prêter attention à lui. Le milieu, les gens, le matériel… tout lui était familier. Ici, dans cet environnement nouveau, tout sauf propice à la concentration, face à un vieillard minuscule sur son estrade occupé à déblatérer, entouré de jeunes inertes, Damien se sentait perdu.

Il était venu ici en se disant qu’il allait devenir adulte. La mort de son père faisait partie du passé, de son enfance. Il était grand, maintenant. Il fallait qu’il prenne ses responsabilités. Aucun étudiant implanté ne passait ses journées de cours autrement qu’en timeflash, il le savait. Les gens préféraient sauter directement à la fin de journée plutôt que de s’ennuyer. Ils passaient alors leur temps parfaitement concentré, prenant le minimum de décisions possible, interagissant peu avec leur environnement. De leur point de vue, la vie disparaissait en un éclair entre le moment du flash, le matin, et celui du réveil, en fin d’après-midi. Ils n’avaient alors plus qu’à relire les cours pour se rappeler qu’ils avaient entendu tout ce discours de la journée. Il fallait absolument relire, sinon les souvenirs étaient perdus pour de bon.

Certains travailleurs le faisaient aussi. Avoir une vie ennuyeuse n’était plus un problème : timeflash le matin et réveil au soir. Les médias rapportaient même que le nombre de personnes flashant toute la semaine pour ne vivre que les weekends étaient en augmentation. Une vie à n’en vivre que deux septièmes.

L’autre jour, Damien avait vu cette vidéo de l’homme « le plus timeflashé du monde ». Septante-quatre ans, dont huit années vécues seulement. Il disait ne rien regretter, se rappelant avec exactitude de tous ces moments importants, et beaucoup moins des autres puisqu’il faisait en sorte de ne jamais les solliciter, les laissant dépérir.

Je suis un adulte, maintenant, se dit Damien. Je vais le faire…

Une phrase soporifique de plus, et l’adolescent se concentra aussi fort qu’il put sur le moment de reprendre le bus. Pas plus tard, il aimait prendre le bus.

!

Le monde en noir et blanc.

Qu’est-ce qui se passe ?

Damien était toujours assis sur son insupportable chaise, dans l’amphithéâtre. Le cours continuait à se dérouler. Seules les couleurs avaient changé. Sa vision était trouble sur les côtés. Tout autour de lui, la majorité des étudiants étaient entourés d’un léger halo de perturbations électriques. Le professeur ne l’était pas. Le son était différent, lui aussi, comme filtré par une pellicule de plastique.

Damien avait l’esprit vif, quoi qu’on ait dit de lui dans son enfance. Il fit volontairement tomber la trousse de son voisin, qui se baissa pour tout ramasser sans broncher, avant de continuer à écouter le cours comme un zombie.

Je veux… je veux revenir au temps normal.

!

Les couleurs revinrent, le son aussi.

Le flash de Damien ne l’avait pas propulsé dans le temps… mais il avait vu tous les autres, pris dans leur saut temporel. Était-ce normal ? Certainement pas.

Damien sourit, fier d’avoir quelque chose de différent. Une fois encore.

Damien brossa tous les cours du reste de la journée. Désinhibé par ses nouvelles facultés, il se promena en ville, curieux de voir qui était en plein timeflash. Cela lui semblait bien plus intéressant et important que tout ce qu’il pouvait entendre à l’université. Sa curiosité obsessionnelle avait fait le reste.

Écouteurs sur les oreilles, lui-même enfermé dans son timeflash particulier, Damien observa les passants. Il remarqua bientôt que tous les individus en plein flash vidaient poliment le fond de leur poche dans les poubelles publiques qui circulaient çà et là. Il fallut que l’une d’elle se rapproche de l’adolescent pour qu’il remarque qu’il ne s’agissait pas que de déchets. Un homme venait de jeter une pièce de monnaie. Une femme en plein flashtime fit pareil quelques secondes plus tard.

Le soir même, après être rentré à la maison, Damien marqua quelques pièces d’un point de couleur dans le porte-monnaie de sa mère. Le lendemain, elles avaient disparu, et Nadia faisait partie des gens à utiliser le flashtime au travail. Il suffisait de trier les déchets pour récupérer les petites pièces disséminées par les habitants à chaque saut… Quelle somme d’argent était ainsi récoltée chaque jour ?

Pourquoi aller au cours ? Damien explorait plutôt la ville chaque jour. En fin de semaine, une manifestation interrompit le calme auquel l’adolescent s’était habitué. Luttant contre son besoin de sécurité, bravant sa nature, Damien se rapprocha de la place de la gare où avait lieu le rassemblement.

!

Les manifestants, comme il s’en doutait, étaient tous dans leur état de conscience normal. Personne ne voulait rater une minute de ce dans quoi ils s’étaient impliqués.

La police débarqua pour encadrer la foule, et Damien pensa à interrompre son propre timeflash. Une bousculade le déconcentra. Les manifestants étaient en train de s’agiter à la vue de la police. C’est là que Damien, ayant toujours la vue et l’ouïe altérée par son état, vit s’illuminer d’une aura bleutée la foule de manifestants dans son ensemble. Le calme revint instantanément et les grévistes se dispersèrent.

!

Peut-on… contrôler les gens ?

Damien prit le bus jusqu’au supermarché où il avait l’habitude de suivre sa mère faire les courses. Là, des publicités vidéo holographiques couvraient tous les murs, s’invitaient dans les rayons. Les caddies, par leurs hauts-parleurs, prévenaient les clients des promotions sur un produit plutôt qu’un autre quand on y déposait un article. Un véritable temple de la manipulation. En plus, les gens détestaient faire leurs courses… ils devaient être nombreux à vouloir sauter ces séquences de leur vie.

En tête du rayon boissons, Damien remarqua qu’un client sur deux, au moins; emportait avec lui des canettes de la marque Maze. Un coup de timeflash, et il vit s’illuminer les clients en saut temporel autour de lui. Le verdict était sans appel : exactement un client sur deux entouré d’un halo bleuté venait piocher du Maze Coco et le mettait dans son caddie. Cela voulait donc dire…

– Damien ?

Nadia se rapprocha de son fils, suivie par son caddie.

– Qu’est-ce que tu fais là, tu n’as pas cours ?

– Ça… a été suspendu.

La mère ne savait pas si elle devait le croire, mais comme elle était cnotente de voir son enfant prendre l’initiative de se rendre dans un supermarché, lieux qu’il n’appréciait pas forcément et dont il avait si peur étant petit, elle laissa tomber. Puisqu’ils s’étaient retrouvés là, ils rentrèrent ensemble. Le soir même, Damien demanda à sa mère à visiter le parlement.

– Tu veux visiter le parlement ?

Encore un endroit ouvert, plein d’inconnus. Nadia était surprise de voir son fils formuler cette demande.

– Oui. C’est important. Je veux voir le lieu de mise en application de notre démocratie. Et c’est compliqué d’y aller en bus.

– Demain, nous sommes déjà samedi… on peut y aller, mais ce sera peut-être fermé.

– Non, c’est accessible au public et il y aura même une séance en cours si on y va avant midi.

– Très bien.

Damien ne dormit que très peu, cette nuit-là. Il envia celles et ceux qui pouvaient se permettre un timeflash en cas d’insomnie. Leur esprit sautait directement au lendemain matin, où ils découvraient en fonction de leur état de fatigue s’ils avaient ou non fini par s’endormir. Damien, lui, dut patienter, comme avant, comme sans implant.

La visite du parlement fut une lutte absolue contre le stress. L’agitation était totale. Damien laissa sa mère dans le lobby et fila droit vers l’hémicycle, par l’entrée des visiteurs. Une entrée à l’étage permettait d’accéder aux balcons et de surplomber les parlementaires en pleine séance.

!

Sur le balcon, aucun halo. Damien se rapprocha de la rambarde… aucun non plus en contrebas, à quelques exceptions près. L’adolescent souffla, mais le soulagement fut de courte durée. Un nouveau vote fut lancé, et l’hémicycle s’illumina. Au moins un quart des parlementaires votèrent sous timeflash.

!

– La prochaine fois qu’on fait une visite, tu ne me laisses pas toute seule comme ça !

Damien était trop préoccupé par ce qu’il découvrait jour après jour pour répondre à sa mère. Les gens de chez Blumind étaient-ils au courant de l’utilisation de leur implant pour manipuler les consommateurs, les citoyens, les politiciens ? ou bien un tel service se monnayait-il sans qu’il ne soit au courant ?

Damien dut se calmer pour ne pas faire de crise d’angoisse. Tout ce qu’il croyait sûr semblait maintenant corrompu. Toute action entreprise par qui que ce soit pouvait potentiellement être le fruit d’autre chose que d’un choix réfléchi. Heureusement, se dit-il, lui au moins en avait conscience.

– On pourra aller au défilé militaire, la semaine prochaine ?

– Tu veux voir le défilé ?

– Oui… enfin je voudrais voir les militaires.

Voilà ce qu’il allait faire : recenser les sphères d’influence de l’implant Blumind. Tout noter, tout analyser. Plutôt que de s’encombrer de barbants cours sur le journalisme, il allait mener l’enquête lui-même, lui l’intouchable, lui que personne ne pouvait influencer.

Damien s’approcha du bureau de son père pour la première fois depuis sa mort et ouvrit l’un des tiroirs à la recherche de l’excellent micro dont il disposait. De quoi faire de bons enregistrements lors de son enquête !

L’appareil était posé sur un cahier que Damien ne connaissait pas. Il l’ouvrit et découvrit des notes, datées de peu avant qu’on ne lui installe l’implant – et donc que son père ne décède.

Tout en lisant, Damien descendit vers la cuisine.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda Nadia.

– Un carnet de papa. Un des derniers.

– Tu arrives à lire ça, toi ? Moi j’en suis bien incapable…

– Il se renseignait sur l’implant Blumind, on dirait.

– Oui, il enquêtait un petit peu avant qu’on ne t’en fasse poser un. Ça le tracassait.

– Qu’est-ce qui le tracassait ?

Nadia haussa les épaules.

– Difficile de savoir exactement. Tu connais ton père.

Damien s’assit à table.

– Et papa, il s’est fait implanter il y a combien de temps ?

– Mais tu t’en souviens, non ? Ça fait deux ans, déjà.

– Je me souviens… mais je ne me souviens pas l’avoir déjà vu en timeflash. Ou l’avoir entendu en parler.

– Non, il n’aimait pas ça… Et puis à la fin de sa vie, il a voulu s’y mettre. Et ça lui a causé beaucoup de tracas, comme je te disais. J’ai dû le convaincre de te laisser faire opérer. Tu imagines, tu aurais dû passer tes examens sans pouvoir te débarrasser du stress ?

Damien referma le cahier, songeur.

– Est-ce que… papa s’ennuyait, le jour de mon opération ?

C’en était trop pour Nadine. Son fils remuait le couteau dans la plaie comme si de rien n’était. Elle ne pouvait plus supporter cela.

– Tu as fini avec tes questions ? Tu sais comment il est mort !

L’adolescent se tut. Conscient d’être allé trop loin, et réfléchissant sans doute beaucoup trop aux circonstances de la mort de son père, il décida de la laisser. Avant de remonter dans sa chambre, il se dirigea vers le frigo. Nadia reprit alors :

– Je me souviens qu’il devait avoir une réunion particulièrement barbante, ce jour-là. Voilà. Et puis, il a fait sa chute dans les escaliers.

– Il… il avait une réunion ?

Son père avait-il utilisé le timeflash avant de mourir ? Pouvait-on manipuler quelqu’un de gênant, quelqu’un qui mène l’enquête d’un peu trop près en le forçant à se faire tomber dans des escaliers par exemple ?

Damien devait mener cette enquête, coûte que coûte. Son père avait juste été quelqu’un de méfiant. Lui était déterminé et impossible à influencer. Quoi qu’il advienne, personne ne pourrait le forcer à faire quoi que ce soit, lui pouvait voir les autres effectuer leurs actions sous timeflash.

Damien ouvrit le frigo. Dans la porte, il découvrit des canettes de Maze Coco. L’image des passants en saut temportel récoltant la boisson comme des robots se forma dans sa mémoire. Son cœur manqua un battement.

– Maman, c’est toi qui l’a acheté ?

– Quoi ?

– Le Maze.

– Tu plaisantes ? Tu l’as mis dans le caddie toi-même !


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