Bien malgré lui, Michael va découvrir les conséquences d’un accident de voiture sur la vie personnelle lorsque votre compagnie d’assurance est aussi le plus important réseau social de la planète.


Les yeux de Michael se posèrent sur la route mais il était déjà trop tard pour freiner. Même l’aide à l’arrêt d’urgence n’eut pas le temps de se déclencher avant que sa voiture ne percute le motard qui venait de le doubler.

Michael donna un coup de volant. Le choc fut rude, la moto fut éjectée sur le côté en laissant s’envoler des parties d’elles-mêmes après qu’elle ait déchiré l’aile. Son occupant roula sur le capot de la voiture, brisant le pare-brise au passage, et décolla lui aussi pour atterrir dix mètres en arrière.

Les bruits puissants s’ajoutèrent au stress, la voiture cala tandis qu’elle tournait sur elle-même, et Michael ne reprit totalement ses esprits que quand il réalisa qu’il était enfin immobile, et que le silence était revenu. Les odeurs lui vinrent alors, comme si son cerveau se réveillait d’un long sommeil et traînait à lui transmettre les signaux. Le caoutchouc brûlé, sa propre sueur, les gaz d’échappement.

Réalisant qu’il était au milieu de la route, Michael jeta un œil dans le rétroviseur. Il vit l’homme allongé sur le tarmac, entouré de débris, des voitures à l’arrêt derrière lui, feux de détresse allumés.

Michael épousseta sa veste des bris de vitre dont elle était couverte, et essaya de se détacher. Une lumière bleue et rouge le surprit. Un drone de la police venait d’apparaître, en vol stationnaire à côté de la portière.

« Restez en place, la police est prévenue. Restez en place, la police est prévenue… » répéta-t-il plusieurs fois avant de s’éloigner. Michael parvint à détacher sa ceinture et ne put résister à l’envie de quitter sa prison de métal. Debout comme un intrus au milieu de la route, il avança en trottinant jusqu’au blessé, prenant alors conscience de la douleur qu’il ressentait au niveau de la cage thoracique et aux genoux. Un peu de sang lui coulait sur le front.

Le lieu de l’impact semblait si loin à pieds…

– Il va bien ? demanda-t-il aux conducteurs qui s’étaient arrêtés autour du motard.

L’un d’eux leva les yeux de l’écran avec lequel il filmait le blessé.

– Il est conscient en tout cas…

L’homme avait effectivement les yeux ouverts et clignait des paupières, sans rien bouger d’autre. Michael voulut avancer vers lui mais quelqu’un lui bloqua le passage, écran à la main pour le filmer.

– Désolé monsieur, mais on va plutôt attendre la police.

– Mais laissez-moi…

Il n’y avait rien à faire, on ne le laisserait pas s’approcher. Il n’était pas vraiment en état de protester.

Il ne fallut pas dix minutes aux secours et à la police pour arriver sur place. Le motard, qui entre temps avait tenté de se redresser mais qu’on avait retenu, avait été emporté sur une civière. La police décida de suivre l’ambulance avec Michael à son bord pour le faire examiner, lui aussi.

C’éait la première fois que Michael entrait dans une voiture de police.

– Vous êtes assuré ? lui demanda le conducteur.

– Oui…

– Quelle compagnie ?

– Olink.

– Olink le réseau social, j’imagine ?

Michael haussa les sourcils en répondant par l’affirmative. De quel autre Olink aurait-il bien pu s’agir ?

– Et votre voiture, elle est connectée ?

– Oui…

– Alors les questions de responsabilité seront vite réglées.

– Vite comment ?

Le policier renifla.

– Vingt-quatre heures maximum.

Il ne croyait sans doute pas si bien dire. Michael subit quelques examens à l’hôpital après qu’on ait soigné la petite plaie qu’il avait au crâne. Son état général vérifié, assis sur un lit en salle d’observation, il sortit son propre écran et lut ses notifications. À côté de l’habituel « O » stylisé, il lut : « Accident en tort impliquant un usager faible ».

Michael lut le rapport d’expertise, basé exclusivement sur les données transmises par sa voiture au réseau social. Des tremblements dans le volant avaient été perçus avant le choc – il lisait le titre de la prochaine chanson à jouer sur l’écran de bord, ça avait dû le distraire une seconde… assez pour ne pas voir le motard le doubler – et n’avait pas freiné pour atténuer le choc. Le réseau ajoutait que de plus, au vu de sa pratique des arts martiaux depuis plus de dix ans, ses réflexes devaient être aguerris… il était donc parfaitement apte à éviter l’accident, ce qu’il n’avait pas fait.

Le rapport se terminait par l’annonce de la suspension de son compte en ligne jusqu’à décision judiciaire contraire… et la somme d’argent qu’allait lui coûter l’ensemble des frais liés à l’accident, ainsi que la couverture du préjudice subi par le motard. Le tout était déterminé automatiquement par un bot du Ministère de la Justice recevant les informations de chez Olink. Heureusement, Michael était assis. Le montant était astronomique. Il le relut trois fois, compta les zéros.

Une infirmière qui passait par là lui demanda si tout allait bien.

– Je vais… me reposer encore une minute, répondit-il.

Hors de question de laisser les choses se passer sans intervenir. Certes, Michael était en tort, mais le motard s’en tirait miraculeusement bien avec seulement quelques os cassés. Il attendit le lendemain du jour de l’accident – et la perception à domicile des frais de dégagement de la chaussée – pour se rendre au poste de police en espérant pouvoir contester la note.

Dans le bus, il tenta de consulter sa page Olink, mais elle était toujours bloquée. Arrivé sur place, il demanda à rencontrer un des agents en charge de son dossier.

– Un agent ? en charge de votre dossier ?

Derrière la vitre du guichet – pourquoi donc y avait-il un guichet au poste de police ? – la personne qui l’accueillait pouffa de rire.

– La facture que vous avez reçue, elle était co-signée par le Ministère de la Justice ?

– Oui.

– Alors, il n’y a pas de dossier. C’est que tout est réglé.

– Il n’y a pas de suivi ?

– Si vous êtes chez Olink, c’est votre historique, le dossier. Tout passe par chez eux, tout est relié à chez nous, et le jugement est rendu par l’unité pragmabotique.

– On ne peut pas faire appel ?

Fatigué de discuter derrière une vitre avec un citoyen insistant, le policier le fit entrer et installer derrière un bureau. Il le laissa poireauter un moment et finit par revenir, un large écran à la main.

– Permettez ?

Plaquette à la verticale, le policier cadra le visage de Michael pour une photo.

– Voilà, je peux consulter vos informations.

Michael ne répondit rien, laissant l’homme fouiller le document.

– Mmm… C’est ce véhicule qui a été accidentée ? C’est dommage !

Il avait tourné l’écran en direction de Michael, qui reconnut une photo qu’il avait prise lui-même de sa voiture, deux ans auparavant.

– Attendez… vous consultez ma page Olink, là ?

– Mais oui, je vous dis que c’est ce qui nous sert de dossier.

– Et c’est toujours comme ça ?

– Vous pensez que quand on enquête sur des gens on s’emmerde encore à aller à la pêche aux infos ? On ne fait plus ça depuis dix ans… C’est beaucoup plus complet ici.

Michael était abasourdi.

– D’ailleurs, continua son interlocuteur, je remarque que vous avez fait la fête la veille de l’accident.

– Oui, et ?

– Alors cela a forcément eu un impact sur votre état de fatigue.

– Oh vous savez, une bonne nuit…

– Je vois aussi que vous étiez encore connecté à 02:33.

– Mais…

Michael avait failli dire :« Vous me fliquez ». Derrière son écran, le fonctionnaire soupira.

– Je suis désolé, mais je ne peux pas ignorer avoir constaté cette information. Je dois immédiatement le signaler à Olink.

– Mais attendez ! Je venais porter plainte contre eux, moi !

– Porter plainte contre Olink ?

Le policier éclata de rire.

– Vous pouvez essayer mais… on a toutes ces stats. Vous êtes cuit, mon vieux. Ce serait très difficile pour vous, d’autant plus que la police collabore avec eux.

– Je vois.

Michael se leva brusquement, ce qu’il aurait peut-être dû éviter au vu des douleurs qui le parcouraient encore. C’était peine perdue, il n’avait plus rien à faire ici.

– On m’a dit que vous étiez la meilleure avocate que je puisse trouver.

C’était faux, mais Michael voulait à tout prix se mettre un allié dans la poche. Sorti du poste de police, il avait appelé successivement différents cabinets d’avocats, en commençant par le plus proche de son domicile. Quand le délai pour un rendez-vous dépassait une semaine, il avait raccroché et était passé au suivant.

En une semaine, sa vie était devenue un calvaire. Incapable de se connecter à son compte, il avait manqué tous ses évènements culturels, et ses amis semblaient l’avoir oublié. Il avait voulu louer une voiture, une suspension de permis n’étant pas d’actualité. Au démarrage du véhicule connecté, il avait eu droit à un avertissement et ne pouvait rouler au-delà de 30 km/h. Les portes de son supermarché habituel refusaient de s’ouvrir face à lui, affichant en semi-transparence sur le verre :« Ici, le respect, ça compte ». Il devait donc attendre que quelqu’un d’autre entre pour le suivre, ou aller faire ses courses ailleurs à la vitesse d’un vélo.

Les bars qui disposaient d’un dispositif de reconnaissance faciale à l’entrée refusaient de le servir. Les motards qui le croisaient le huaient car sa photo circulait partout.

– Je n’en peux plus, dit-il à son avocate, en s’asseyant face à elle.

Il raconta son histoire et la persécution qu’il subissait depuis une semaine, tandis qu’elle prenait sa photo pour consulter ses informations judiciaires.

Elle hochait la tête au fur et à mesure de ses explications, mais il ne fallut pas cinq minutes pour qu’elle coupe court à son monologue.

– Mais… attendez… vous êtes universitaire ?

– Non, je travaille dans la maintenance informatique.

– Oui, mais vous avez fait vos études à l’université, non ?

– Oui, évidemment.

– Alors je suis désolée.

Elle posa son écran sur le bureau et s’assit dans le fond de son fauteuil.

– Désolée, c’est-à-dire ?

– Je ne peux pas vous représenter, vous n’avez pas droit à un avocat.

– Vous plaisantez j’espère ?

– Pas du tout. Vous avez fait des études, l’état estime que vous pouvez étudier les sections du code civil concerné et vous défendre vous-même.

– Et je ne peux pas demander une dérogation spéciale ?

– Au pénal, oui. Pas au civil. Je suis désolée.

Michael sortit en traînant des pieds. Désespéré, n’en pouvant plus des sanctions et des refus, il embarqua dans sa voiture de location et roula jusqu’à l’unique agence représentant sa banque de toute la ville. Il dut emprunter des voies rapides à vitesse réduite, ce qui lui valut de se faire klaxonner tout au long du trajet. À bout de nerfs, il poussa la porte vitrée – fort heureusement non connectée – et se présenta au guichet.

– Je viens faire un virement, soupira-t-il.

– Vous savez que vous pouvez faire ça de chez vous, via votre compte Olink, monsieur ?

– Non, je ne peux pas justement.

Il jeta son écran dans le tiroir qui passait sous la vitre.

– Voilà une décision de justice. Je viens payer la note. Je n’en peux plus des restrictions.

Michael tenta de ne pas regarder le montant encore une fois en passant l’écran de l’autre côté. Il fallait le faire. Personne ne voulait l’aider, personne ne voulait le laisser contrer la mécanique bien huilée mise en place. Finies, les contestations. Il allait payer, point.

De l’autre côté, l’agent lisait la notice d’information sur son écran.

– Vous avez connecté votre compte en banque à votre page Olink ?

– Je… oui, peut-être.

– Et vous n’avez pas lu leurs conditions ?

– Si… enfin, dans les grandes lignes. Pourquoi ?

– Parce que c’est déjà payé, monsieur. Depuis une semaine.

– Comment ça, c’est déjà payé ? Le montant total ?

– Oui, il a été prélevé automatiquement la semaine dernière…

Il tourna vers lui son propre écran. Michael dut se tenir au guichet pour ne pas flancher, en voyant presque toutes ses économies retombées à zéro.

– Et comment… comment ça se passe pour faire tomber les sanctions, alors ?

– Les sanctions ?

– Les sanctions judiciaires.

– Ah, je ne suis pas avocat, moi, monsieur.

– Pitié, ne me dites pas d’aller voir un avocat.

– Je me renseigne.

L’homme quitta son poste. Michael le vit disparaître beaucoup trop longtemps. Il n’en pouvait plus. Quand il revint à son poste, Michael demanda :

– Dites-moi que c’est simple.

– Ça, oui. Jusqu’à décision contraire, c’est permanent, monsieur.

– Permanent ?

– Jusqu’à ce qu’ils trouvent que votre comportement est exemplaire.


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