Que faire quand votre propre corps fait obstacle à vos valeurs?


C’était le bruit du bois qui craque qui avait réveillé Johan. Il aurait aimé se dire que c’était les loups dans la forêt, mais il n’y avait plus de loups. Ni de hiboux, d’ailleurs. Des renards, il en croisait encore de temps en temps. Il ressemblaient à des chiens, maintenant, avec leur langue pendue à la gueule, leur respiration saccadée et leurs grognements.

Johan ne sortit pas de son lit pour autant. Il en fallait plus pour qu’il s’inquiète. N’importe quel petit animal avait pu faire craquer du bois à l’extérieur de la cabane. Le bois avait peut-être même craqué de lui-même.

Allongé dans son lit étroit, Johan repositionna sur lui la couverture qu’il avait tricotée l’automne précédent. Il ne se réveilla qu’au matin, grâce à la lumière du soleil.

Toilette à l’eau froide, brossage de dents au charbon, café sur le fourneau à bois, flocons d’avoine. Il ne fallut à Johan que quelques minutes pour passer du confort nocturne à la froideur de l’extérieur. Le jeune homme fendit quelques bûches, son souffle matérialisé dans l’air glacial de ce matin d’hiver.

Heureusement, il n’y avait pas encore de neige. Johan aimait le caractère qu’elle donnait aux paysages, mais détestait avoir à s’y déplacer.

De retour à l’intérieur, après un bon feu lancé dans le poêle, l’ermite s’assit derrière son bureau, face à une fenêtre de laquelle il pouvait la lumière du début de journée balayer deux montagnes.

Tout en grattant son épaisse barbe, Johan alluma son ordinateur, vérifia l’état de la connexion à Internet et commença à écrire :

Fusion Sanotil-Epigreen : jusqu’où les big pharma oseront-elles aller dans le contrôle de l’accès à une nourriture saine pour les plus démunis ? – écrit par L’Ours en Colère le 08 février 2041 à 08:51.

Johan estimait être l’internaute le plus lu et l’un des plus respectés des courants altermondialistes. S’il publiait un article en ligne, commettait une erreur et s’en rendait compte au bout de quelques minutes, plusieurs centaines de personnes pouvaient déjà avoir lu la première version. On le sollicitait pour intervenir dans des débats audio ou vidéo pour lesquels il utilisait micro et webcam, on le citait dans d’autres médias que ceux pour lesquels il produisait directement du contenu. On voulait avoir son avis à lui, l’homme qui avait tout plaqué pour vivre seul dans les bois, éloigné de la société qu’il détestait tant.

Son billet posté, Johan sortit récupérer un potiron qu’il avait stocké dans son garde-manger, un petit cabanon situé à quelques dizaines de mètres de son lieu de vie principal. Il passa le reste de la journée à entretenir son habitat et ses alentours, depuis le contrôle de la potabilité de l’eau de sa source jusqu’au fonctionnement de l’éolienne et des panneaux qui lui fournissaient les quelques volts dont il avait besoin au quotidien.

Le soir venu, il se réinstalla derrière son ordinateur et contrôla l’heure. Il devait intervenir dans un débat sur internet, qui serait retransmis à la télévision par satellite. Plusieurs des intervenants étaient des décisionnaires européens et américains. Les discussions seraient suivies, commentées, analysées. L’audience à laquelle il allait pouvoir s’adresser aujourd’hui en une seule fois dépassait tout ce qu’il avait connu jusqu’à lors.

Johan y avait pensé toute la journée mais ne ressentait aucune pression. Il connaissait son sujet et les arguments habituels du genre de personnes auxquelles il était la plupart du temps confronté. Il était chez lui, dans son petit confort, loin du maquillage, des spots, du public en plateau à qui on aurait demandé pour l’occasion de porter des vêtements colorés.

Quelques dizaines de minutes plus tard, le débat commença. Animé par ses idées, revendiquant son mode de vie naturel et sain, Johan se montra sec, incisif, précis, sans pitié pour ses adversaires dont il n’avait finalement que faire. Ce qui l’intéressait, ce n’était pas de convaincre les convaincus d’un autre bord… mais de viser les indécis, ceux chez qui sa parole pouvait encore avoir un effet.

– La pharmacologie, monsieur, ce sont des milliards récoltés chaque année, des milliards ! Autant d’argent qui aurait pu servir à financer les politiques éducatives. Comment peut-on tolérer qu’on laisse autant de bénéfice se faire dans une activité qui consiste à soigner les gens ?

– Mais enfin, monsieur, vous exagérez !

– J’exagère ? N’a-t-on pas le droit d’être soigné ? Ce n’est pas un droit fondamental d’avoir accès aux soins selon vous ?

– Mais je ne dis pas que…

– Non, vous ne dites pas. Et vous ne faites pas non plus alors que c’est vous qui avez le pouvoir de décision ! Voilà ! Les politiques me dégoûtent, et l’industrie pharmaceutiques aussi !

Il y eut un blanc dans le débat. Johan semblait ne pas avoir fini sa tirade, mais ne disait plus rien, comme coupé dans son élan.

– Ah, dit le présentateur, je crois que nous avons un problème avec L’Ours en Colère. Une question de connexion sans doute.

La connexion était très bonne. Johan, sur sa chaise, n’arrivait plus à bouger. Il était paralysé. Son corps devenu douloureux, il se crispa sur sa chaise, comme écrasé dessus, peinant à articuler le moindre mot.

– Je… Je…

– Bien, nous reviendrons vers L’Ours en Colère dans quelques instants…

La transmission coupa. Johan tenta de se lever mais n’y parvint pas et s’effondra sur le sol. Il lutta encore quelques instants, du sang s’échappant de son nez sur les planches de bois, de la salive lui coulant de la bouche. Puis il finit par renoncer, et épuisé, s’endormit brutalement.

Le matin était déjà bien avancé quand Johan revint à lui. Il décolla son visage du sol avec lenteur, poussa contre le parquet de toutes ses forces pour se redresser et s’asseoir. Ce n’est qu’une fois assis qu’il réalisa qu’il était parvenu à effectuer ces quelques gestes, alors que la veille il s’en était montré incapable.

Johan se mit debout, se massa la nuque, examina la mobilité de son corps. Il était rempli de crampes, nées sans doute de la violence de ses contractions musculaires, ou de celles qu’il avait provoquées pour tenter de bouger avec désespoir.

Rassuré de constater qu’il pouvait de nouveau se mouvoir, Johan sortit quelques instants respirer une bouffée d’air frais. Il ne fallut qu’une minute avant qu’il ne se résolve à rentrer, allumer l’ordinateur et tenter de contacter son père.

La sonnerie retentit.

– Allô ?

Son père avait allumé la webcam, mais pas lui. Il voyait son visage pixelisé et mal cadré.

– Papa, ça va ?

– Johan ! Ça va ? J’ai essayé de t’appeler toute la nuit…

C’était le genre de réponse que Johan craignait d’entendre.

– Tu as regardé le débat hier ?

– Oui, et j’ai vu ce qui se passait.

Johan, dans l’inquiétude de son père, avait l’impression d’avoir trouvé l’information qu’il voulait. Aussi tenta-t-il de le rassurer.

– Tu parles du problème technique ?

Ne me prends pas pour un con. Ce qui t’arrive, là… J’aurais voulu t’en parler, mais quand c’est moi qui appelle, tu ne décroches pas et toi tu n’appelles presque jamais !

– Tu voulais me parler de quoi ?

– Tu ne regardes jamais les infos ? La paralysie, c’est un des symptômes de la fin de la thérapie génétique. Elle a un effet limité dans le temps. Tous les malades doivent reprendre un traitement. Il faut que tu rentres, Johan.

– Limité ? Comment ça, limité ?

Johan avait le souvenir brûlant d’une enfance passée à devenir de plus en plus faible, jusqu’à devoir se déplacer en fauteuil roulant. Ce n’était qu’à l’âge de douze ans qu’un traitement génétique contre la maladie de Duchenne lui avait été administré, et lui avait permis de reprendre une vie normale après s’être peu à peu remusclé.

– Les médecins pensent qu’en refaisant une injection tous les quinze à vingt ans, la maladie recule effectivement. Mais il faut la faire…

– Papa, je n’ai pas vu un médecin depuis huit ans et je n’ai pas envie d’aller à l’hôpital.

– On parle de ta survie, là. Qu’est-ce qui t’arrivera si tu te retrouves paralysé au milieu des bois ? Il est temps d’arrêter tes conneries, c’est tout. Tu en profiteras pour faire quelques vaccins.

Johan coupa court à la conversation. L’excuse des problèmes techniques lui avait été d’un bon secours quelques fois, au milieu de la forêt. Ayant raccroché, il se prit le visage dans les mains et tenta de réfléchir. N’y parvenant, pas, décida d’écrire un article de blog.

L’Ours en Colère, le 09 février 2041, 11:50.

Vous avez certainement remarqué quelque chose d’étrange hier soir. Comme d’habitude, Internet et la télévision nous ont menti, prétextant un problème technique. Je vous dois la vérité, celle qui m’anime depuis toujours et qui a été omniprésente dans mes articles et mon discours. Je suis atteint de la myopathie de Duchenne. Enfant, mes fibres musculaires sont devenues de plus en plus faibles, jusqu’à me conduire à la paralysie presque complète…

Johan donna des détails qu’il n’avait jamais révélés à personne jusque là. Lui qui avait toujours dépeint comme abjectes les sociétés pharmaceutiques l’admettait pour la première fois : sans les progrès médicaux, il aurait été incapable de mener la vie d’activiste qui était la sienne. L’article se concluait ainsi :

Je suis donc confronté à un choix. Mourir à petit feu ici, chez moi, à l’écart, des convictions plein la tête et le cœur, ou quitter mon chez moi quelques jours pour recevoir une injection de la part des firmes les plus ignobles du monde, et qui m’assurera de vivre encore quinze ans sans problème.

Johan hésita. Après une courte pause, il ajouta :

Que feriez-vous à ma place ?

Le pointeur traîna au-dessus du bouton « publier » sans jamais cliquer. Johan laissa passer quelques minutes… et finit par effacer son article.

Quelques dizaines de jours étaient passés. Johan avait choisi de rester sur place. Peu à peu, la maladie avait commencé à le gagner à nouveau. Les crises de paralysie, elles, s’étaient amenuisées au fur et à mesure du retour des véritables symptômes.

Johan se sentait faiblir de jour en jour. Néanmoins, il était à la fois incapable de prendre la décision de revenir à la civilisation pour suivre un traitement et incapable de prendre celle de mettre fin à ses jours. Pourtant, il avait tout prévu. La corde était prête, avec la bonne longueur. Le nœud était déjà fait. Mais il était incapable de passer à l’acte.

Un matin, Johan ne parvint plus à couper de bois. Il soulevait la hache et avec elle la bûche dans laquelle elle était ancrée… puis l’abattait de toutes ses forces sur la souche habituelle. Impossible de la fendre. Johan tomba assis par terre, essoufflé, en sueur. Désespéré, il alla chercher la corde en tremblant. C’était terminé.

Quelques minutes plus tard, il avait choisi un arbre dans la forêt et s’affairait à lancer la corde par-dessus l’une de ses branches. Rien ne semblait pouvoir l’interrompre, cette fois. Un bruit l’arrêta net, cependant. Un bruit de moteur. Johan regagna sa cabane. Un 4×4 s’était arrêté juste à côté. Son père en descendit.

Johan fondit en larmes et serra son père dans ses bras.

– Tu as tellement maigri, mon fils !

– Je suis désolé, papa, vraiment désolé.

C’était comme s’il avait, d’un coup, regagné sa position d’enfant. Il était désolé d’avoir pensé au pire. Heureusement, l’arbre avec la corde qui y pendait étaient hors de vue.

– Ça va aller, Johan, ça va aller. J’ai amené quelqu’un avec moi, il pourra te faire l’injection ici.

– En dehors de l’hôpital ? Ils ont accepté ?

– Oui. Enfin, à certaines conditions.

Deux autres personnes sortirent de la voiture. Un homme et une femme. Ils portaient un badge Sanotil-Epigreen. Il était médecin. Elle était avocate.

– Des conditions ? Quelles conditions ?

– Monsieur l’Ours en Colère, je présume ? dit l’avocate, sourire en coin.

Elle ouvrir une petite farde d’où elle sortit des documents. Johan les lui saisit avec autant de violence qu’il le pouvait encore.

– Papa, qu’est-ce que tu as fait ?

– Tu ne serais jamais revenu, et c’était leur seule condition pour qu’ils acceptent…

– Ils disent ici qu’ils vont me filmer et utiliser mon histoire à des fins publicitaires…

– L’équipe de tournage arrive, dit encore l’avocate.

De fait, Johan pouvait déjà les entendre. Au moins quatre voitures se suivaient, se frayaient un chemin sur les sentiers inusités de la forêt. Bientôt, des câbles furent tirés, des spots dressés sur leur support, des caméras mises en place.

Johan avait le vertige. Il pensait à l’arbre dans la forêt, à la corde qui y pendait.

– Ne t’inquiète pas, mon fils. Ça va aller.


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