Chasser ou être chassée ? La mort au bout des doigts, Nash affronte ses ennemis, sa force et son agilité décuplées par la tenue qui anime les corps morts autour d’elle. Quel rôle a-t-elle à jouer dans ce jeu qui semble lui échapper ?


Attention ! Pour la première fois depuis le début du projet Horizons parallèles, plusieurs nouvelles successives forment une même histoire.

Cette fresque en quatre épisodes commence avec les deux nouvelles suivantes :


– Qu’est-ce que tu fais là, toi ? Hein ?

L’infirmier de l’hôpital du Cinquantenaire voulut attraper le gosse qui venait de faire irruption aux urgences, mais il n’y parvint pas. L’enfant, pieds nus, en haillons, se faufilait entre les patients comme un poisson glisse entre les doigts d’un pêcheur.

– Attrapez cet enfant ! tenta l’infirmier. Mais dans la foule dense et bruyante qui occupait l’espace clos, personne ne se retourna. Bloqué par des épaules en sueur, l’infirmier se fraya un chemin tant bien que mal. Il était trop tard. L’enfant avait disparu.

Timothée, sept ans, savait ce qu’il faisait. Son corps maigre courait automatiquement dans les couloirs de l’hôpital, qu’il connaissait bien. Chaque revêtement de sol offrait des sensations différentes à la plante de ses pieds. Bientôt il sut qu’il se trouvait au bon endroit.

Sans frapper, Timothée pénétra dans le bureau d’un médecin sans faire le moindre bruit. L’homme était là, de dos, les jambes d’un pantalon de costume vert olive dépassant sous sa blouse blanche. L’enfant s’agrippa au coton, faisant sursauter le médecin qui se retourna, reconnut l’enfant et le sermonna en lingala.

– Tu m’as fait peur, petit démon !

Timothée ne dit rien. Le docteur Onomo déglutit et ajusta ses lunettes. Ce n’était pas de l’enfant dont il avait peur… mais plutôt de ses commanditaires.

L’homme tendit la main. Timothée souleva son t-shirt troué et sortit une enveloppe chiffonnée qu’il avait calé dans l’élastique de son short. Le médecin fouilla ses poches, donna une friandise au gosse qui détala aussi tôt.

Le docteur Onomo fixa un instant l’enveloppe, puis alla s’asseoir à son bureau. Une seconde plus tard, un confrère ouvrit la porte après avoir frappé sans attendre de réponse. Onomo coupa court à la conversation.

– J’ai besoin d’être seul un moment, Horace. Merci.

De nouveau seul, dérangé uniquement par le bruit du ventilateur posé près de lui, le médecin prit une grande inspiration et ouvrit l’enveloppe. Il y avait une photo, un blister en plastique et un mot d’instructions qu’il parcourut rapidement. Le médecin se massa les tempes. Il n’avait pas le choix. Il devait obéir.

Ses doigts saisirent la photo. Le docteur Onomo fixa longuement le visage de la jeune femme, ses traits fins, son grand nez, ses cheveux noirs. Ils venaient de l’admettre suite à un traumatisme crânien. Elle n’avait pas vingt-cinq ans, mais là n’était pas la question.

Personne ne désobéissait à Kobatama.

Nash recula d’un pas, libérant son bras de la caresse d’Hérode sur les gourmes douloureuses de sa scarification. Gaël recula lui aussi, lampe dans une main, sabre dans l’autre.

– Cet immeuble est sous surveillance, dit Hérode derrière ses lunettes. Dès qu’on y voit un peu trop de lumière, mes hommes rappliquent. Vous avez deux minutes pour prendre une décision.

– Une décision ? dit Gaël. Tu vas surtout nous expliquer comment on peut tous les trois avoir le même… je me souviens parfaitement me l’avoir fait faire, avoir choisi le motif…

– On veut des réponses, Hérode, dit Héléna.

L’albinos s’assit, plongeant son visage dans l’ombre. On ne voyait plus que le contour de ses lunettes briller. Gaël bougea le faisceau pour l’éclairer à nouveau.

– Vous deviez mourir tous les deux. Aujourd’hui. Nash dans le train, Gaël cerné par les zombies mécaniques. Vous étiez une cible l’un pour l’autre. Dans le pire des cas, vous vous seriez entretués. Il y aurait eu un survivant sur deux, tout au plus. Ils s’en seraient occupé.

– Qui ça, ils ? demanda Nash.

– Ces enfoirés de Tech Steal, bien sûr ! grogna Gaël.

– Crois-moi, si tu as peur de Tech Steal, tu es très loin du compte.

Nash frissonna. Qui pouvait faire dérailler un train et tuer tous ses occupants juste pour l’atteindre elle ? et pourquoi ? Elle demanda :

– Si ce n’est pas Tech Steal, alors qui ?

Le bruit d’une clé qu’on tourne dans la serrure les interrompit. Les hommes d’Hérode, camouflés le jour en tenanciers de restaurant, débarquèrent, allumèrent et les encerclèrent. Ils étaient une dizaine et portaient des armes automatiques que l’on entendit charger.

– La partie est terminée, on dirait, dit Hérode en se levant.

– Reste assis.

L’un des Asiatiques s’était avancé et toucha le crâne d’Hérode avec son 9 mm.

– Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda leur chef.

– Fini de jouer, enfoiré. Tu as dix secondes pour nous dire où part le convoi.

– Cette traîtrise va vous coûter cher. Kobatama ne vous oubliera pas.

Nash regardait tout autour d’elle, spectatrice impuissante d’un règlement de comptes dont elle ignorait la teneur. Elle ne put pas se poser davantage de questions ; Hérode venait de tordre le bras de son assaillant avec une rapidité déconcertante.

Un coup de feu partit dans le plafond. Hérode se servit de son agresseur comme d’un bouclier humain et tira au hasard dans la pièce. Nash, Gaël et plusieurs hommes plongèrent sur le sol. Deux d’entre eux s’effondrèrent en hurlant, touchés.

Nash se protégea la tête, elle recevait des débris de plâtre et de bois chaque fois qu’un balle faisait éclater le revêtement dans lequel elle allait se planter.

Bientôt les tirs d’Hérode se transformèrent en une répétition du cliquetis d’une arme vide. Il asséna aussitôt un coup de crosse dans la tempe de l’homme qu’il tenait, tandis que Nash et Gaël se redressaient. Tâtonnant dans son appartement mis à sac, Hérode réussit à s’enfuir en trébuchant. À l’intérieur, Gaël et Nash furent les premiers debout et affrontèrent les Chinois qui leur sautaient dessus, les réflexes améliorés et la puissance décuplée par la combinaison 909 qu’ils portaient tous les deux.

Ils se lancèrent à la poursuite d’Hérode.

Nash descendit en premier, jusqu’au garage du sous-sol, suivie de près par Gaël. Elle faillit se faire renverser par la voiture d’Hérode, assis du côté passager. Le véhicule autonome interrompit sa course à temps. Nash le contourna, ouvrit la portière côté conducteur.

Gaël arriva lui aussi, encore armé du sabre d’Hérode. D’un puissant coup de pied en arrière, Nash le projeta contre un mur du parking. Même la 909 n’eut pas le temps de réagir. Gaël s’effondra.

Le corps fin de Nash lui passa au-dessus. Le regard à moitié masqué par ses cheveux noirs, elle saisit le sabre, souleva le tissu dans le dos de Gaël et trancha les circuits de sa combinaison. L’homme fut cloué au sol, accablé par sa propre fatigue physique désormais révélée au grand jour.

– Désolée, mais j’ai toujours la tentative de meurtre en travers de la gorge.

Elle jeta le sabre sur le sol.

– On se reverra.

– Connasse !

Elle s’engouffra dans la voiture d’Hérode. Le véhicule démarra aussitôt.

Matthieu s’écroula en toussant, la tête contre son bureau. Son visage, d’abord bleu, reprit peu à peu sa teinte ordinaire. Dans son dos, le gorille qui l’avait étranglé avec sa propre cravate s’appuya sur son siège de bureau, attendant l’instruction d’Hérode, debout face à l’ingénieur, les bras croisés.

– Monsieur Lambert, loin de moi le désir de vous faire le moindre mal…

Matthieu se redressa lentement un filet de bave reliant ses lèvres à son sous-main.

– Qu’est-ce que vous voulez, bordel ?

– Il y a quelques années, Tech Steal a produit une tenue connectée extrêmement réactive.

Matthieu toussa encore. Il sortait d’une discussion avec Héléna à ce sujet précis… Ce type avait beau être aveugle, il avait des oreilles partout.

– Oui, et alors ?

– Suite à un problème, les tenues ont été rappelées par l’entreprise… elles auraient dû être détruites.

Matthieu ne dit rien. Hérode poursuivit :

– Mais vous ne les avez pas détruites. Vous les avez sockées.

– Écoutez, je ne suis pas au courant de…

L’homme dans le dos de Matthieu lui attrapa la tête et la plaqua contre le bureau. S’il continuait à appuyer avec la même force, le bois allait casser, ou son crâne exploser.

– Je compte me procurer cinq cents de ces tenues en état de fonctionnement. Pouvez-vous m’aider ?

– Je… je…

Hérode fit signe à son homme de main. La pression sur le crâne de Matthieu cessa.

– J’ai des informations sur vous, monsieur Lambert.

– Des informations ?

– Suite à votre rupture avec Héléna Shymansky, vous l’avez suivie, photographiée, appelée… Une vraie petite obsession.

Matthieu se mit à trembler. La sortie brutale d’Héléna de sa vie avait causé beaucoup de dégâts en lui. Il avait eu du mal à s’en remettre. Et c’était exact, il s’était comporté en véritable idiot. Certains l’auraient peut-être qualifié de pervers. C’était son propre regard sur lui-même qui l’avait résigné à tourner la page. Cela avait mis du temps.

– Si votre employeur apprend que vous avez harcelé une ancienne employée… si je leur envoie certaines des photos en ma possession… croyez-moi, ils sauront en faire bien plus de choses que moi.

– Qu’attendez-vous de moi ?

– Je veux l’adresse à laquelle mes hommes viendront récupérer demain soir ce que je vous ai demandé.

Matthieu attrapa un morceau de papier. Il n’était pas en position de négocier quoi que ce soit. Il faudrait qu’il se débrouille. Il griffonna l’adresse d’un des hangars de Tech Steal ; l’homme dans son dos lui arracha le papier des mains avant même qu’il n’ait relevé son stylo.

– Qu’est-ce que vous allez faire avec ça ? Qui vous le demande ?

Les deux hommes étaient déjà prêts à sortir. Hérode avait la main sur la poignée.

– Ne soyez pas si curieux. Pour votre propre sécurité, il vaut mieux que vous ne le sachiez pas.

Sur l’autoroute, la voiture trafiquée d’Hérode filait à plus de deux cents kilomètres par heure. Nash n’osait pas toucher au volant. Elle laissait le bolide zigzaguer entre les autres véhicules sans intervenir.

– Jamais je n’aurais imaginé que tu essaies de me faire tuer, dit-elle.

– Ce n’est pas moi qui l’ai voulu. J’ai reçu des ordres.

Nash n’en pouvait plus de ce mystère. Elle s’était toujours méfiée d’Hérode, mais pas au point d’imaginer qu’il obéisse à l’ordre de la faire tuer. Sachant qu’elle ne cesserait pas de le questionner, Hérode dit :

– J’ai un deal avec Tech Steal, depuis toujours. Cela les arrange bien que des gens comme toi mettent un terme à ces agitations de cadavre dans leur smartwear. Le risque de scandale s’amenuise à chaque élimination.

– Tu es en train de me dire que mon ancien employeur veut me voir morte ?

– Pas du tout. Je suis aussi en contact avec une organisation disons… paramilitaire. Des gens puissants qu’il serait difficilement imaginable de contrarier. La tenue 909 les intéresse beaucoup. Et les personnes en première ligne pour en repérer…

– C’est nous, compléta Nash.

– Pour eux, ça a toujours été une sorte de légende. On avait entendu parler de ces tenues, mais personne n’en avait vu.

– Puis je suis tombée sur l’un d’eux, gare centrale…

– L’une des rares encore en circulation, Tech Steal ayant mal fait son travail de rappel. Mais tu n’étais pas la première à en croiser une.

– Qui d’autre ?

– Gaël. Il a été le premier.

– Et parce qu’on risquait d’enquêter sur ces tenues, tu as accepté de nous laisser tuer ! Tu te rends compte du nombre de gens qui sont morts pour rien dans ce train ?

– Je savais qu’ils comptaient t’y tuer… pas qu’ils le feraient dérailler !

Nash se retint d’envoyer son poing dans la figure impassible d’Hérode.

– Et les Chinois, là-dedans ?

– Il semble que mes propres hommes aient été des traîtres depuis bien longtemps. Il y a quelques heures, ils ont, sous mes ordres, dérobé cinq cents tenues 909 grâce à l’aide de ton ex petit-ami. Je doute qu’ils les transmettent aux bonnes personnes…

Nash tentait d’assembler les morceaux dans son esprit. Hérode avait volé du techsteal hyper agressif pour le compte d’une organisation prête à faire dérailler un train entier pour tuer une seule personne, et cette organisation venait de se faire doubler par les hommes d’Hérode.

– Ils vont te tuer, finit-elle par dire. Ils vont croire que tu as voulu les doubler.

– Je suis effectivement dans une très mauvaise posture. Et toi aussi. De ce point de vue, nous sommes indivisibles.

La voiture continuait sa course folle dans la nuit.

– Où est-ce qu’on va ?

– À Liège. Sur le site de l’ancien aéroport. J’y ai un petit avion. Autonome, évidemment.

– On y sera dans combien de temps ?

– Je crois qu’on n’y sera pas.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– J’ai l’ouïe fine, j’entends un hélico. Nous sommes poursuivis.

Nash ouvrit la vitre, se détacha et sortie la tête de la voiture. Le courant d’air intense faisait voler ses cheveux. Dans le lointain, elle parvint à distinguer la silhouette d’un hélicoptère, à moitié éclairé par son propre phare.

– Merde ! dit-elle en rentrant à l’intérieur.

– Ils ont peut-être du monde sur la route aussi, reprends les commandes et sors de l’autoroute !

Nash s’exécuta. La peur au ventre, elle enclencha le mode manuel et prit le contrôle de la voiture. Maintenant attentive à son environnement, elle observait les phares dans le rétroviseur, comme s’ils étaient tous suspects.

Elle prit la première bretelle de sortie.

– Qui sont ces gens, Hérode ? Ils en ont à moi aussi, j’ai besoin de le savoir !

Il soupira.

– Notre groupe s’appelle Kobatama. On nous appelle aussi Elìlì.

– Et qu’est-ce que ça veut dire ?

– « Invisible ».

Nash reçut l’équivalent d’un coup de poing dans l’estomac.

– Hérode, ce tatouage qu’on a en commun…

Elle ne vit pas Hérode sortir doucement un couteau de sa poche. Il attendait juste qu’elle ait suffisamment ralenti la voiture…

– … quel est son lien avec Kobatama ?

L’aveugle frappa de toutes ses forces. Nash se surprit elle-même à lâcher le volant, pivoter et interrompre le coup en saisissant Hérode par le poignet. La tenue 909 remplissait son rôle. Mais Nash n’en resta pas là. À moitié consciente de ses propres gestes, elle retourna l’arme contre Hérode en lui tordant le bras et le planta trois fois au thorax. La voiture partit en tête à queue. Héléna ouvrit la portière et s’éjecta du véhicule. Elle roula sur elle-même après avoir rencontré le sol. Elle était encore étourdie quand elle vit la voiture faire trois tonneaux qui l’emmenèrent dans le fossé.

Elle se releva, soutenue par sa combinaison, et s’approcha de la voiture.

Éclairé par la lumière jaune d’un éclairage public, Hérode étouffait dans son propre sang. Il était passé à travers le pare-brise et gisait à moitié sur le capot. Sa peau blanche avait pris la couleur du sodium là où elle n’était pas couverte de sang. De la fumée s’échappait de l’airbag conducteur, seul à s’être déclenché.

Le bruit de l’hélicoptère se faisait de plus en plus fort… mais Nash ne l’entendait pas. Elle était obsédée par ce qu’elle voyait briller sur le bras d’Hérode.

Elle descendit dans le fossé et lui attrapa le bras, contre le capot. Le bruit d’étouffement de l’albinos lui retournait l’estomac. Une plaie s’était ouverte sur son bras à l’emplacement de la scarification. Quelque chose en dépassait. Nash attrapa ce quelque chose, tira dessus. C’est ainsi qu’elle sortit lentement du bras d’Hérode un implant, un circuit imprimé souple d’au moins dix centimètres de long.

Un phare immense l’éclaira soudain avec violence. Elle se retourna, ébouriffée par le vent des pales de l’hélicoptère noir qui n’était maintenant plus qu’à dix mètres. Sous sa manche, sa propre scarification la brûlait.

Portée par toute la vivacité que la 909 pouvait lui offrir, Nash détala avant que de premières balles ne soient tirées dans sa direction. Jusqu’à ce que le jour se lève… elle resterait invisible.


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