En acceptant sa dernière mission, Nash pensait prendre pour cible un corps perdu, mû par le techsteal. Se pourrait-il qu’elle soit une cible, elle aussi ?


Attention ! Pour la première fois depuis le début du projet Horizons parallèles, plusieurs nouvelles successives forment une même histoire.

Cette fresque en quatre épisodes commence avec les deux nouvelles suivantes :


– Attention !

– Danger ! Danger ! Sortez vite !

Il faisait une chaleur écrasante, tant à l’intérieur de la mine qu’à l’extérieur. Le soleil brûlait les peaux au dehors, la poussière se chargeait des poumons au dedans. Des brouettes et des chariots remplis de coltan traînaient çà et là. Ils formaient autant d’obstacles à éviter pour les mineurs, eux qui sortaient en rampant du trou dans le sol dans lequel ils étaient confinés toute la journée avant de courir pour s’éloigner de la zone pouvant potentiellement s’effondrer sous leurs pieds.

Plusieurs d’entre eux n’eurent pas la possibilité de s’échapper du piège mortel. La galerie s’effondra sur ses occupants dans un bruit épouvantable, couvrant les corps noirs de sang, gardant prisonnières leurs dépouilles. Des mineurs en haillons crièrent, pleurèrent.

Le contremaître arriva en courant, s’adressa à ses hommes en lingala. Six personnes étaient restées prisonnières à l’intérieur… dont l’ingénieur.

De nouveaux cris retentirent, attirant l’attention du contremaître et de ses hommes. Un petit groupe de mineur les appelaient en faisant de grands signes de la main. Ils accoururent et découvrirent le corps inanimé de l’ingénieur encore à moitié prisonnier des décombres. C’était une jeune femme blanche aux longs cheveux noirs qu’on distinguait à peine du sol tant elle était couverte de poussière et de gravats. Elle portait un casque de chantier Un homme s’accroupit, penchant l’oreille près de sa bouche. Elle respirait encore.

Des mineurs se mirent à la dégager pendant qu’on lui tirait sur les bras. Après quelques minutes, enfin, ils parvinrent à extraire la jeune femme de son piège de roches. Ils la traînèrent jusqu’au cabanon du chef de chantier et tentèrent de la réanimer, tandis que les autres, restés sur place, pleuraient les morts et commençaient à réfléchir au nouvel emplacement du prochain tunnel.

Il ne fallut que quelques dizaines de minutes pour que l’incident soit tu, oublié, que la mine soit déplacée.

Dans le sable, entre deux rochers, personne ne vit cinq doigts émerger, se redresser en tremblant. Cinq doigts blancs comme le lait.

L’ouïe de Nash était compromise par un sifflement strident, imposant. Sa vue était trouble. Secouant la tête, elle se redressa comme elle put, serrant de toutes ses forces son revolver. Autour d’elle, les corps morts approchaient sans cesse, resserrant leur étreinte.

Nash escalada le débris de wagon contre lequel elle s’était adossée. Elle atteignit ainsi deux mètres de hauteur, mais elle était toujours piégée. Les zombies mécaniques l’atteignirent, tendant vers ses jambes en hauteur leurs bras morts et puants, gainés de ce qu’elle devina comme étant une combinaison 909.

Plusieurs d’entre eux se mirent à essayer de pousser le débris pour le renverser. Ils furent de plus en plus nombreux à essayer, au point que Nash commence à en sentir les tremblements. Terrifiée, elle attrapa le poignet d’un des assaillants et lui tira une balle dans la tête à bout portant. Le crâne explosa en une multitude de débris qu’elle reçut en plein visage. Prenant son courage à deux mains, Nash hissa tant bien que mal le cadavre désormais inerte à sa hauteur. En toute hâte elle le déshabilla, les chairs se décomposant parfois de la seule pression de ses mains. Puis, dégoûtée, dans le froid et l’angoisse, elle se déshabilla elle-même.

Perchée seule au milieu de nulle part, nue dans le froid entourée de morts, Nash enfila la combinaison 909 puis de nouveau ses propres vêtements.

De l’index, elle effectua une pression dans le bas de sa nuque, là où tous les interrupteurs techsteal se trouvaient.

Ce fut le choc. L’irruption. L’électrocution. Nash bondit de son perchoir, vola deux mètres au-dessus des corps ennemis, atterrit à une distance double. Un bras la saisit, elle répondit par un coup de pied de côté qui perfora l’assaillant. Elle envoya valser la carcasse accrochée à sa jambe sur un autre zombie, dégaina le revolver et tira sur un troisième.

Libre de ses mouvements, elle attaqua les plus proches à coups de poings. Dans des bruits effroyables, elle éteignit le semblant de vie qu’il restait autour d’elle, avec une force et une agilité hors du commun. Elle aurait pu saisir n’importe lequel de ces êtres et l’ouvrir en deux en écartant les bras sans difficulté. Ce n’était plus du soutien, de l’aide auxiliaire au mouvement. Cette combinaison était une arme.

Dans un cri strident, Nash mit bientôt fin au tumulte autour d’elle. Un coup de pied au visage acheva le dernier zombie mécanique, qui s’écroula.

Nash, couverte de chair et de sang, prit alors conscience des sensations qui avaient pris possession de son corps. L’odeur ambiante était insoutenable, le froid mordant. Elle éteignit la combinaison d’une pression sur l’interrupteur, et à sa grande surprise s’écroula sur le sol. Elle avait bien trop sollicité son corps, ses articulations et payait maintenant le prix de cette utilisation extrême. Sans compter l’accident de train. Elle tenta de se redresser, lentement.

Une fois à quatre pattes, Nash vit la terre exploser à un mètre d’elle. Après une bonne seconde, un bruit de coup de feu lui parvint. On était en train de lui tirer dessus ! Ni une, ni deux, Nash ralluma la combinaison et se mit à courir aussi vite que la combinaison le lui permettait. Elle entendit d’autres coups de feu en galopant à découvert entre les champs. Elle tenta de se retourner, mais ne vit rien.

Lorsqu’enfin elle atteignit un bosquet, Nash se faufila à l’intérieur, s’allongea à plat ventre dans les fougères, attendant l’ennemi. Elle avait tiré trois balles. Il lui restait la même chose. Elle glissa les doigts dans sa veste et en sortit trois nouvelles cartouches pour remplir le barillet du Colt. Puis elle guetta l’ennemi.

Il ne fallut que quelques minutes pour qu’elle l’aperçoive. C’était un homme, grand et large, qui portait un jeans usé, un pull épais et long manteau noir. Attaché dans le dos, dépassant au-dessus de son épaule droite et sous sa hanche gauche, Nash aperçut un fusil de sniper d’une marque qu’elle ne connaissait pas. L’homme regardait devant lui, bras tendus. Il avait une arme de poing, probablement un Glock à canon court.

Nash le cala dans le prolongement de son viseur… mais il y eut un rayon de lumière, et elle s’arrêta net. Cet homme, bien vivant… c’était sa cible, celui qu’elle était censée abattre ! Elle eut d’abord un doute, mais non, c’était bien lui. Pourquoi Hérode l’avait-il envoyé assassiner un homme bien vivant ? Et pourquoi cet homme était-il déterminé à la tuer elle ?

L’homme avançait lentement, scrutant son environnement, prêt à tirer à tout instant. Un craquement sur sa droite et il pivota instantanément, doigt sur la gâchette. Il ne vit rien.

– Un seul geste, et je vous explose la tête.

La voix de Nash était sèche, directive, sans pitié. L’homme pouvait sentir le canon d’une arme au milieu de son dos.

– Mais, dit-il, vous-êtes vivante !

Nash ne se laissa pas distraire. Elle tendit le bras et éteignit la combinaison du tireur.

– Mettez vos armes sur le sol, maintenant. Et ne vous avisez pas d’essayer de me frapper. J’ai encore un techsteal en fonctionnement.

L’homme s’exécuta calmement. Il dit :

– Et vous savez vous en servir, c’est le moins qu’on puisse dire. Je vous ai vue, de loin, vous savez.

– C’est ça, avant de me tirer dessus ? Retournez-vous ! Mains sur la tête !

Il joua le jeu sans broncher.

– Qui êtes-vous, et qu’est-ce que vous faites là ? Qui vous envoie ?

– J’imagine que je ne suis pas dans une posture favorable à la discussion ?

– À vous de voir.

– Écoutez, on m’a envoyé ici en vous faisant passer pour morte et porteuse de cette combinaison infernale. Je devais vous abréger, c’est tout.

– C’est tout ? répéta Nash. Qui vous a envoyé ? Comment je peux vous croire.

– Prenez le dossier dans ma poche intérieure, elle est immense. Il y a votre photo dedans, avec un nom et l’endroit où vous trouver.

Nash, méfiante, fouilla le tireur. Elle attrapa une pochette en papier, recula d’un pas et l’ouvrit d’une main. Il y avait bien son visage à l’intérieur, avec un faux nom et une série de détails laissant penser qu’elle agirait vraiment comme une personne en vie. Nash lut qu’il était prévu qu’elle prenne le train, trajet qu’elle effectuait « régulièrement et mécaniquement depuis sa mort récente ».

– Et vous, qu’est-ce que vous foutez là, bien vivante ?

Nash fut agitée d’un petit rire.

– Je devais vous éliminer. Je n’ai pas le dossier sur moi, je ne sais plus si je l’ai perdu dans l’accident de train… Mais on m’a envoyé dans le coin avec votre photo et le même descriptif bidon. Vous étiez censé être mort, et moi simplement vous éteindre.

– Les trains magnétiques ne déraillent pratiquement jamais… quelqu’un veut vous voir morte on dirait.

– Quelqu’un veut nous voir morts tous les deux, dit Nash.

Elle baissa son arme. L’homme, qui n’était plus en joue, baissa les bras.

– Il faut qu’on dise deux mots à Hérode Galongo, vous ne croyez pas ?

La tête de Matthieu tomba lourdement contre le bois de son bureau. Il avait le visage rouge et respirait bruyamment, à moitié étouffé. Dans son dos, le Chinois qui lui avait attaché les mains relâcha la corde qu’il lui avait passée autour du cou. Face à lui, Hérode, tourné sur le côté, était appuyé sur les accoudoirs de son siège, les mains jointes.

– Je pense que nous sommes arrivés à un accord, monsieur Lambert.

Matthieu toussa, incapable de se redresser pour le moment.

– Nous disons donc ce soir à minuit, entrée Sud. N’est-ce pas ?

En l’absence de réponse, Hérode claqua du poing sur le bureau.

– Je… oui… parvint à cracher Matthieu.

– Bien.

L’albinos se redressa. Son homme alla lui ouvrir la porte du bureau.

– Vous serez rémunéré, comme convenu, dit encore Hérode. Ne vous avisez pas de me doubler. Et que le compte soit juste.

Les deux hommes disparurent.

Hérode poussa la porte de son grand appartement. L’odeur du parquet l’apaisa. Du bout des doigts, il effleura sa montre braille. Il était minuit. L’opération devait avoir commencé.

L’homme s’avança dans l’obscurité avec aisance, se faufilant entre les fauteuils, se repérant à la sensation des tapis sur lesquels il marchait. Toujours dans le noir complet, il alluma une bougie parfumée. Il en sentit d’abord la chaleur contre ses mains, puis un parfum de santal. Hérode ne vit rien des ombres difformes projetées contre les murs au travers des masques africains exposés çà et là.

Le téléphone sonna. Hérode s’assit dans un fauteuil de cuir et décrocha.

– Oui ?

– C’est bon.

– Les tenues sont bien chargées ?

– Oui.

– Le compte y est ?

– Oui. Cinq cents.

– Très bien.

Hérode raccrocha.

– Je suis aveugle, mais loin d’être sourd, dit-il à voix haute dans son salon. Qui est là ?

Nash et sa cible avancèrent, éclairés par l’unique bougie allumée dans la pièce.

– Il est temps de nous donner quelques explications, Hérode.

Le Congolais haussa les sourcils derrière ses lunettes noires.

– Tiens, Héléna ! Je dois avouer être surpris. Mais qui t’accompagne, je sens que vous êtes deux.

– Bonjour Hérode.

L’albinos se figea, ne pouvant contenir sa stupéfaction.

– Gaël…

– Ça t’embouche un coin, vieux crabe !

Hérode souffla la bougie près de lui, ils se retrouvèrent dans le noir complet.

Nash entendit bouger, mais c’était trop tard. Elle reçut un coup en plein visage qui lui fit remonter du sang dans la bouche. Au cri de son camarade, elle comprit que lui aussi.

Ils n’y voyaient rien. Gaël alluma une lampe torche juste à temps pour voir Hérode plonger sur lui, un sabre à la main. Il évita de se faire transpercer de justesse, attrapa l’arme blanche et fit une clé de bras à l’assaillant, qui cria.

– On ne bouge plus ! dit Nash en touchant le visage d’Hérode du canon de son arme. Plus question de se défiler, il va falloir nous répondre, et il va falloir le faire maintenant.

– Oh merde… dit Gaël. C’est pas possible…

Il regardait Hérode, la manche de sa chemise tranchée par le sabre pendant qu’il le désarmait. Par-dessus son épaule, Gaël fixait son bras nu. Sous le coude, de petites gourmes étaient visibles.

Nash n’en croyait pas ses yeux. Elle se pencha en avant, dégagea l’avant-bras d’Hérode. Il était scarifié exactement comme elle. Les lettres d’« invisible », en braille, brillaient sur sa peau. Comment Hérode pouvait-il…

La réflexion de Nash s’interrompit. Elle leva les yeux vers Gaël.

– Je ne t’ai pas montré mon tatouage… comment tu sais que je l’ai ?

– Ton tatouage ?

Gaël lâcha Hérode et releva sa propre manche. Il présentait les mêmes scarifications. « Invisible », une fois encore. Nash fit la même chose, découvrant son bras, puis croisant le regard de son camarade.

Hérode passa les mains sur eux, effleura les mots qu’il pouvait lire sur leurs bras.

– Voilà qui est intéressant…


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