À l’ombre de nos vies, des êtres d’esprit ne rêvent que d’une chose : détruire la réalité en brouillant sa frontière avec la fiction.


L’univers est un puzzle, constitué de fragments agglutinés les uns aux autres. Grâce à nos sens, nous en percevons une petite partie… mais cette partie est infime. L’univers ne se limite pas à quelques stimuli interprétables par notre cerveau.

Dans l’univers existe aussi la fiction. Il nous suffit d’ouvrir un livre, de regarder un film, d’assister à une pièce de théâtre pour la rencontrer, pour que notre esprit accède à des êtres, les personnages, qui n’ont pas d’existence dans la réalité physique qui nous entoure. Qu’importe si ces personnages sont interprétés par des comédiens, si un écrivain les a couchés sur papier… À l’instant du jeu, au moment de l’écriture, acteurs et auteur ont eux aussi gagné l’accès à ces êtres de fiction. Ils les ont atteints, se sont laissés envahir par eux.

Outre la fiction, l’univers est également peuplé d’émotions, de concepts, d’idées, … autant d’êtres auxquels il nous serait impossible – ou presque – de donner un visage, en tout cas beaucoup moins facilement que les personnages de fiction. Certains artistes s’y essaient, apercevant sans doute, en un éclair inexplicable, des fragments de ce pan impalpable de l’univers. C’est ainsi que la liberté a gagné une statue, que les nombres ont gagné des chiffres, que la colère se voit assigner la couleur rouge.

Il est une chose dont nous, humains, avons peu conscience. En dehors de la réalité, les concepts existent avant que nous n’y pensions, et les personnages de fiction avant qu’un artiste ne les dépeigne dans une œuvre. Ils sont là, quelque part. Que font-ils ? Certains croiront qu’ils patientent, espérant que l’on pense à eux : les idées pour peupler nos esprits, les personnages de fiction pour qu’on raconte leur histoire. La vérité, cependant, est bien plus noire. À l’ombre de nos vies, des êtres d’esprit et de fiction ne rêvent que d’une chose : détruire la réalité. Comment ? En brouillant la frontière entre réalité et fiction, pour semer le trouble en nous. Méfions-nous de ces idées, de ces créatures… certaines d’entre elles complotent… certaines d’entre elles ont fait de la destruction du réel leur métier.

Parmi ces créatures, il y avait Salazar. Comme tous les concepts et êtres de fiction, Salazar ne pouvait agir sur la réalité que d’une seule manière : en y étant présent. Comme les autres, il lui arrivait donc fréquemment de gagner une enveloppe corporelle qui lui était propre, et qu’il n’avait pas choisie. On appelait cela la transincarnation. De même, l’environnement dans lequel il évoluait avec ses comparses devait être matérialisé, devait passer du lieu imaginé au lieu physique. De façon à se montrer les plus discrets possibles, les êtres de fiction ne matérialisaient jamais leurs lieux de vie au même endroit, ni à la même époque. Triste ironie de l’irréel que de devoir gagner des enveloppes de chair et de matière pour corrompre les êtres qui en sont faits !

Salazar, disions-nous, tenait un rôle important dans l’irréel. Tous les personnages de fiction, tous les concepts le respectaient. Sa spécialité : l’examen minutieux des trouvailles ramenées par les chineurs depuis les mondes de fiction. C’était lui qui décidait si oui ou non ces objets seraient copiés par les artisans ou envoyés directement dans la réalité.

Assis derrière une épaisse table de bois, Salazar tournait un objet sphérique et transparent entre ses mains violettes. Son anthropomorphisme était discutable. Il s’arrêtait à sa silhouette, pour peu qu’on ne tienne pas compte des tentacules qui lui pendaient du bas du visage. Sa peau avait le grain de celle des mollusques, bien qu’elle soit dure comme du cuir. La transincarnation est parfois très inégale d’un individu à l’autre, et la nature, même dans l’irréel, se montre parfois très ingrate.

Salazar frotta vigoureusement la sphère contre son costume et demanda :

– Qu’est-ce que c’est, exactement ?

Des pattes de rongeur dépassaient du manteau crasseux de son interlocuteur. On ne voyait pas son visage.

– C’est une Ammanalah, expliqua-t-il. Elle permet de voir l’avenir.

– On dirait une simple boule de cristal…

– Sauf que les boules de cristal ne permettent pas vraiment de voir l’avenir. C’est là toute l’astuce.

– Semer le trouble en mélangeant des objets fiables aux factices ? Cela s’est déjà fait, mais c’est toujours risqué…

Un des tentacules qui faisait la barbe de Salazar maintint une paire de lunettes cuivrées devant ses petits yeux ronds tandis qu’il écrivait sur un registre.

– Au moins, tu m’amènes quelque chose de plus original que les autres ! Merci Azaroth.

Une fois le rongeur parti, il appela :

– Suivant !

Un personnage de roman entra dans la pièce. On les reconnaissait facilement : tous se transincarnaient en leur personnage. Pour certains, c’était un avantage, pour d’autres un inconvénient. L’enveloppe charnelle de celui-ci devait faire trois fois la taille du rongeur qui venait de partir. Une enveloppe humaine. Il portait un énorme livre sous le bras.

– Bruno, dit le poulpoïde en posant les deux mains sur la table. Ne me dis pas que tu me ramènes un livre ! Ce serait le quatrième cette semaine ! Bon, dis-moi d’abord comment va ton genou.

– Comme ci, comme ça. D’ailleurs je me demandais si je ne pouvais pas passer au département scénaristique pour qu’on modifie mon histoire, que je puisse être débarrassé de ces douleurs.

– Bruno, tu sais bien que c’est compliqué. Si je te dis oui à toi, tous les chineurs vont me demander pareil. Montre-moi plutôt ce bouquin.

– Ça n’est pas vraiment un bouquin, dit Bruno en déposant l’objet sur la table. Essaie, ouvre-le.

Salazar ouvrit au hasard, et lut : Les tentacules, c’est ridicule.

Il laissa échapper un petit rire et feuilleta. Il lut : Leçon pour devenir riche très vite, sans conséquences néfastes. (Faites-moi confiance !).

Plus loin : Un homme apeuré se tenait prostré sur son canapé. Derrière la porte, des voix inquiétantes résonnaient…

Salazar referma le livre, le rouvrit. Toutes les pages étaient devenues blanches.

– Ça alors ! L’objet peut se montrer effrayant ?

– Terrorisant. Il mêle réalité et fiction comme peu d’objets le peuvent…

– Probablement impossible de le copier. Il faudra lui trouver un nom. En attendant, j’écrirai comme titre Charabia dans mon registre, dans une langue ou l’autre. Mais c’est une très belle pièce, Bruno, de quoi troubler les humains comme jamais. Cela partira avec la prochaine livraison.

L’homme-poulpe allait se redesser quand il entendit une voix dans le couloir :

– Monsieur ! Monsieur !

– Ah non ! cria Salazar. J’avais dit : pas plus de deux chineurs le matin. Prenez rendez-vous, qui que vous soyez !

Un amphibioïde fit irruption dans la pièce. Son cou de grenouille était serré par une cravate qui l’empêchait de coasser et de crier plus fort. Autrement, il aurait hurlé. Tout visqueux dans son costume, le batracien agitait ses bras fins sans dire un mot de plus.

– Mais… C’est vous Anthony ? Que se passe-t-il ? Vous êtes tout pâle. Et vous portez un costume ?

Il était plus habitué à voir Anthony, chef d’atelier, dans son tablier d’artisan.

– J’étais en réunion pour prendre des nouvelles de la réalité ! Ce sont les humains, Monsieur.

La grenouille sortit un papier de sa poche intérieure. Le patron le saisit et le lut.

– Nom de nom ! s’écria Salazar en se levant d’un bond.

Il pressa le bouton d’un interphone de son doigt violet.

– Convoquez le bureau, dit-il. Tous les membres doivent être représentés !

– Bien Monsieur, répondit-on.

Salazar quitta la pièce, emprunta un long couloir, et arriva dans la zone principale de la fabrique. Les employés, aux apparences diverses, travaillaient à leur poste. Certains étaient assis derrière des lampes et prenaient grand soin à nettoyer des objets rapportés par les chineurs, qu’ils observaient à travers une loupe. Ils étaient des dizaines. D’autres s’activaient au tour de machines immenses qui crachaient fumée et vapeur. Ils actionnaient des leviers, graissaient des rouages, plongeaient les mains dans d’étranges matières…

Salazar traversa la pièce bruyante, monta un escalier de fer forgé en colimaçon, et entra dans la salle de réunion, encore vide. De là, il avait une vue imprenable sur ses employés, à travers une vitre qui faisait toute la longueur de la pièce. Mains dans le dos, tentacules frétillant autour de la bouche, Salazar les observait.

Un flash se refléta dans la vitre et éblouit le poulpoïde. Il se retourna. Trois des membres du bureau venaient d’arriver, tremblants, couverts de neige.

– J’imagine que les Intemporels arriveront encore en retard ! dit le nombre 42.

– Ne leur en voulons pas, la notion du temps leur est totalement inconnue, répondit le triangle isocèle.

Les deux concepts avaient pris le soin de revêtir une enveloppe anthropomorphe. Seuls des êtres aussi purs pouvaient choisir la forme de leur transincarnation, qui plus est une forme différente à chaque fois s’il le souhaitaient. Ils restaient néanmoins masqués en permanence et portaient un badge pour qu’on les reconnaisse. Réel ou irréel, personne n’avait jamais vu ni de nombre, ni de triangle.

La porte s’ouvrit, et deux personnes supplémentaires s’assirent autour de la table : un chevalier en armure et un éleveur de vampires. Avec le poulpoïde, cela faisait cinq.

L’autre fenêtre, celle qui donnait sur l’extérieur, s’ouvrit. D’immenses tentacules pénétrèrent dans la pièce, obstruant totalement l’ouverture et faisant pénétrer un froid glacial à l’intérieur. Un grondement s’éleva.

– Michel vous dit bonjour, traduisit Salazar, qui parlait une langue voisine.

Ils le saluèrent.

Le chevalier en armure montra son poignet, mais il ne portait pas de montre.

– Les Intemporels ne sont-ils pas décidés à fournir le moindre effort ?

– J’imagine que leur représentant ne va pas tarder, dit l’éleveur de vampires en ôtant son chapeau.

C’est à ce moment qu’un nouveau flash illumina la pièce. Sobek, dieu égyptien à tête de crocodile, s’installa à table, rangeant son ankh sous sa tunique.

– Je m’excuse du retard, dit-il d’emblée en frissonnant. Mais je vous assure que c’est difficile de faire mieux. J’ai raté combien ?

– Nous n’avons pas encore commencé, dit le triangle isocèle. Nous sommes arrivés il y a à peine deux minutes.

– Deux minutes ? Ça ne me semble pas beaucoup, ce n’est pas mal.

Salazar s’éclaircit la gorge.

– Commençons. Je note que les Intemporels sont aujourd’hui représentés par Sobek, et que les hauts-concepts sont représentés par deux concepts mathématiques…

– À ce propos, intervint le chevalier en armure, je suis étonné de ne voir aucune émotion à table.

– Les émotions étaient présentes lors de la dernière réunion, Denis, dit Salazar. C’est autour des concepts mathématiques aujourd’hui. Venons en au fait, chers amis : nous avons un problème. Un problème qu’il convient de régler immédiatement. Ce problème concerne les humains.

S’ensuivit un concert de protestations.

– Ah non ! Pas encore les humains !

– Toujours les mêmes !

– C’est pas possible !

Une fois le calme revenu, le nombre 42 demanda :

– Mais… La peur, qui est venue la dernière fois, m’a dit que vous aviez réglé le problème lors de la dernière réunion !

– Nous avions essayé, tout du moins.

Le poulpoïde se lança dans un rappel de la situation. Les humains étaient doués, trop doués. Ils avaient été volontairement conçus dans la réalité pour dominer leur monde tout en se montrant sensibles à la fiction. Pour la fabrique, ils étaient les créations idéales qui leur permettraient de pervertir un maximum d’esprits de la réalité. Hélas, ils s’étaient avérés beaucoup trop imprévisibles et difficiles à gérer que prévu.

Les humains avaient trois défauts. Premièrement, ils croyaient, pour la plupart, à l’unicité de leur monde, ce qui rendait leur esprit peu volatile au moment de leur mort et empêchait les chineurs de circuler d’un portail à l’autre. Deuxièmement, ils aimaient la fiction beaucoup plus que prévu. Incapables de saisir le sens de ces réalités parallèles, ils s’en servaient pour se divertir, ou les érigeaient en religion ! La demande en fiction était devenue colossale pour cette espèce, et chaque minute sans consommation fictionnelle pour un humain pouvait nourrir le troisième problème : ils étaient intelligents. Stupides à bien des égards, mais intelligents au point qu’une poignée d’entre eux, si on ne les distrayait pas avec de la fiction à défaut de les y faire croire, avançaient dans la compréhension des rouages de l’univers. Au sein de la fabrique, les êtres de fiction et les concepts avaient peur qu’on ne les démasque.

Salazar lui-même ne comprenait qu’une partie de la situation désastreuse dans laquelle ils se trouvaient. Toute l’existence des humains avait été créée d’une traite par des êtres à quatre dimensions, capables de visionner leur destinée entière en un coup d’œil. Il était prévu qu’ils soient peu à peu pervertis par la fiction, puis qu’ils détruisent leur monde, dans cet ordre. Mais les humains avaient, sans que les quadri-dimensionnels eux-mêmes ne comprennent, réussi à déformer leur destin, au point qu’il faille prendre des décisions pour procéder à des ajustements.

Désormais, il y avait urgence. Lors de la dernière réunion, Salazar avait annoncé aux nombres qu’ils étaient sur le point d’être démasqués.

– Leurs mathématiques sont puissantes, avait assuré Sobek. Ils sont passés du dénombrement à une appréhension conceptuelle des nombres sans qu’on ne voit rien venir.

Cela avait été un choc. Pi, présent ce jour-là, n’en dormait plus. Alors les membres du bureau avaient pris des mesures. Ils avaient fait passer des textes de fiction pour réels, histoire de brouiller les pistes… les humains les avait compilés pour en faire un livre sacré à la base de plusieurs religions. Les membres de la fabrique avaient ensuite créé des personnages de fiction, ou fait passer pour fictionnels des personnages réels : Arthur, Robin des Bois, Nessie, … sans grands effets.

– Il ne s’agit plus aujourd’hui de l’hypersensibilité des humains à la fiction, dit Salazar. Du moins, pas exactement.

Le triangle isocèle et le nombre 42 échangèrent un regard derrière leur masque.

– On m’a rapporté un autre problème. Cela concerne la destruction de la réalité.

– Eh bien, demanda l’éleveur de vampires. Qu’en est-il ?

– D’après mes informations, ils seraient en train de détruire leur environnement direct, et de prendre des décisions ou d’avoir des croyances qui les détruisent eux-mêmes.

– Ils s’autodétruisent ? s’étonna le triangle.

– Précisément.

– Mais enfin ! dit le chevalier en armure. N’aurait-on pas pu prévoir cela ?

Salazar soupira.

– Je crains que cela ne soit de notre faute. Je vous parlais de croyances… apparemment, ils inventent eux-mêmes des histoires dont ils se convainquent qu’elles sont réelles. Voilà qu’ils nous concurrencent !

– Comment est-ce possible ?

– Alors que leurs sciences sont fortes et de façon assez effrayantes de plus en plus justes, j’ai lu dans le rapport qu’on m’a fourni qu’ils pouvaient inventer toutes sorte de choses. Ils se soignent avec des pierres ou avec de l’eau. Enfin ils le croient. Et ils meurent, non sans convaincre d’autres humains avant.

– Et on ne peut pas les laisser faire ?

– C’est bien le problème, dit Salazar. Si on les laisse faire, ils risquent de s’autodétruire avant que nous n’ayons conquis la réalité. J’ai demandé à notre chef d’atelier, Anthony, de nous rejoindre.

Le poulpoïde cria :

– Anthony ?

La porte du fond s’ouvrit. La grenouille géante, serrée dans son costume, s’installa à la droite de Sobek.

– Nous n’aurions jamais dû privilégier les humains, dit-il en s’asseyant. Mes dinosauriens étaient bien plus beaux !

– Anthony, nous n’allons pas revenir là-dessus encore une fois. Vos dinosauriens étaient têtus et insensibles à nos stimuli. Le conseil a voté leur destruction à l’unanimité.

– En attendant, les humains nous causent énormément de problèmes que les sauriens ne posaient pas !

Salazar soupira. Ses tentacules s’affaissèrent sous son visage.

Dehors, le calamar géant gronda.

– Michel vous salue, Anthony.

– Moi de même.

– Venons-en au fait. Les humains se tueront tous seuls bien avant que la réalité ne s’affaisse, comme nous le pensions au départ. Anthony a raison lorsqu’il dit qu’ils nous posent problème.

– Que fait la fabrique au quotidien pour confondre la réalité et la fiction ? demanda l’éleveur de vampires.

– Ce que nous avons toujours fait, voyons ! répondit le poulpoïde. Transférer des objets d’un univers à l’autre. Causer des pertes de mémoire. Distraire. Alimenter la fiction qu’ils consomment en masse. Et il faut bien avouer que les humains sont très réceptifs. Pour cela, dans la conception, les équipes d’Anthony ont très bien fait leur travail…

– Peut-être trop bien fait ! lança 42.

– Peu importe ma place dans la fabrique, dit le chef d’atelier de sa voix de grenouille. Je n’admettrai pas de me faire narguer par un vulgaire concept !

– Faites taire la grenouille !

– N’oubliez pas que vous vous adressez à un haut-concept, dit le chevalier à Anthony.

– Vous savez ce que mes humains disent de vous, le « haut concept » ? coassa Anthony. Ils vous appellent un nombre rationnel !

Le chevalier en armure dut retenir 42 qui s’était jeté sur la table. Michel grogna. Salazar enfouit son visage dans ses mains.

– Ça suffit !

Un chien couvert d’un drap blanc fit irruption dans la pièce. Il marcha tranquillement sur ses quatre pattes jusqu’à côté de Salazar, qui n’en revenait pas, et bondit sur son siège, où il s’assit. Des trous étaient prévus dans le tissu pour le museau et les yeux.

La grenouille marmonna :

– Patron ?

Le calme revint instantanément dans la pièce. Le directeur de la fabrique était là, en personne.

– Nous allons trouver une solution, dit calmement le leader. Si je résume, voici où nous en sommes : les humains sont aussi sensibles à la fiction que nous l’espérions… peut-être même plus. En fait, ils le sont tellement qu’ils biaisent les prédictions des quadri-dimensionnels. S’ils continuent comme ça, ils vont s’autodétruire avant même d’avoir altéré la réalité, correct ?

– Oui, monsieur, répondit Salazar.

Le chien poursuivit :

– Alors je ne vois que deux solutions. Soit nous modifions leur nature, au risque de perdre leur sensibilité à la fiction…

– Ce serait un désastre, dit Sobek.

– Et ce serait très risqué, dit le triangle. Nous irions plus vite à tous les tuer, puis à recréer une nouvelle espèce. Sans compter l’énergie que cela nous demanderait.

– … soit nous trouvons le moyen d’appuyer encore la confusion, de rendre la frontière entre fiction et réalité encore plus perméable.

– Plus perméable qu’en y introduisant une version matérielle d’objets de fiction ? Comment serait-ce possible ?

Salazar réfléchit, les autres aussi. Mais ils ne comprenaient pas où le patron voulait en venir. Le chien, museau dans le trou du drap, dit :

– Ils menacent de nous démasquer ? Alors révélons-leur directement notre existence.

– Excusez-moi monsieur, dit Salazar, mais je crains de ne pas comprendre.

– Avouons-leur notre existence. Déclarons publiquement nos intentions de détruire la réalité, marquons notre empreinte sur Terre en étant présents dans la réalité.

– Après toutes ces années de discrétion ? s’étonna Sobek. Mais… pourquoi ?

– Parce qu’ils croiront que c’est de la fiction, dit le triangle qui venait de comprendre. S’ils nous découvrent par eux-mêmes, nous serons en danger. Mais si nous leur avouons exister, ils croiront que ce n’est qu’une histoire de plus.

– C’est risqué, dit le chevalier… mais c’est brillant !

Le chien se lécha les babines.

– Reste à trouver comment s’implanter dans la réalité.

– Il faut créer un humain qui soit notre ambassadeur sur place, dit Salazar.

Anthony coassa.

– Sauf votre respect, dit-il, l’humain en question n’arriverait pas à maturité tout de suite, il faudrait une bonne trentaine d’années… D’ici là, il risquerait de se détourner de ses intentions premières.

– Une suggestion, Anthony ? demanda le poulpoïde.

– Il faudrait implanter l’idée dans le cerveau d’un humain qui existe déjà.

Le nombre 42 était sceptique.

– Et comment réagirait un humain qui du jour au lendemain se réveille avec l’idée de notre existence ?

– L’astuce, dit le grand patron, serait de lui faire croire qu’il nous a créés lui-même. Et ensuite, d’insuffler nos objets, nos histoires, nos perversions d’esprit par son biais.

– Encore faut-il trouver l’humain qui convienne ! dit 42. Est-ce que monsieur le chef d’atelier a seulement un humain qui pourrait convenir à pareille tâche ?

– Ah oui, oui, parfaitement ! mentit le batracien, trop attaché à sa fierté.

– Bon, et comment s’appelle-t-il ?

Il y eut un silence.

– Eh bien ?

– Jil… Nimunsoe.

Sobek fronça les sourcils.

– Vous venez de l’inventer ! Il se paie notre tête c’est ça ?

– Pas du tout !

– Est-ce que ça s’écrit seulement avec leur alphabet ?

– Avec au moins un de leurs alphabets, oui, assura la grenouille.

– Bref, intervint Salazar. Puisqu’il y a déjà un candidat, apparemment, reste à lui implanter l’idée du patron. Ce sera possible, Anthony ?

– Oui, j’ai juste quelques craintes… Ce genre d’intervention sur un humain existant, surtout à plusieurs reprises, peut avoir des effets secondaires.

– Quel genre d’effets secondaires ?

– Il pourrait avoir un impact inattendu sur les humains des alentours, qui le côtoient ou discutent avec lui. L’humain cible pourrait aussi voir apparaître des éléments en double dans son environnement direct…

– Honnêtement, dit le patron, je suis prêt à prendre le risque qu’il meure fou en étant persuadé que nous existons vraiment.

– Eh bien nous allons le faire, dit Anthony. Nous allons implémenter dans l’esprit d’un humain l’idée même de notre existence ! Il parlera de nous, il copiera lui-même les objets que nous importerons des autres univers !

– Excellent, dit le chien derrière son drap. Ajoutez-moi une tonne de stagiaires sur place, donnez-leur la forme que vous voudrez. Pensez-même à remplacer quelques objets de son environnement. Je propose de faire confiance à Anthony. Qu’il implémente un humain, et que les quadri-dimensionnels nous préviennent de l’impact de cette décision en tous temps, le plus vite possible, si je puis dire.

– Bien, monsieur, dit Salazar.

– Oui patron, dit la grenouille.

Derrière son drap, le chien toisa un à un les membres du conseil.

– Ne nous laissons pas impressionner par la réalité, dit-il. Apprenons de nos erreurs, et avançons ensemble. Un jour, nous y parviendrons. La réalité ne sera plus, et ne resteront que nos créations. Piratons les humains, apprenons-leur à se réfugier dans la fiction. Envahissons leur monde grâce aux objets, en plus des idées. Et un jour… il n’y aura plus que la fiction et l’obscurité.

Derrière leur chaîne de montage, les employés de la fabrique virent le chien couvert d’un drap descendre de sa chaise et traverser la salle de réunion, à travers la vitre. À l’intérieur, ceux qui le pouvaient disparurent dans un éclair de lumière. Il n’y eut bientôt plus qu’Anthony et Salazar dans la pièce.

Le poulpoïde se massait les tempes du bout des tentacules.

– Vous ne vous êtes jamais demandé, vous ? demanda la grenouille en s’avançant jusqu’à la porte.

– Quoi donc, Anthony ?

– Si quelqu’un, quelque part, avait fait de nous ses personnages ?


La fabrique est un hommage à Ozmocorp, fabrique d’imaginaire émergée de l’esprit de l’artiste Neil Jomunsi. Neil imagine des objets de fiction qu’il fabrique et vend dans le monde réel. Il est persuadé d’avoir fondé Ozmocorp, sans se douter qu’il s’agit en fait du contraire. Prenez le temps de visiter son excellent site personnel, page42.org, en plus de celui de sa fabrique, ozmocorp.com. J’en profite pour le remercier de l’enthousiasme dont il a fait preuve lorsqu’il a appris mon intention d’écrire une histoire ayant un pied dans son monde.


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