Ces IA qui tuent nos métiers… ou pas

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Ces IA qui tuent nos métiers… ou pas L'atelier anachrone

Il y a quelque temps, j’ai rédigé une nouvelle, « Le dernier musicien », dans laquelle un artiste s’avère être la dernière personne sur terre à encore pratiquer son art « à la main ». Les autres ont été remplacés par des intelligences artificielles.

Si vous avez fréquenté les réseaux sociaux ces derniers mois, cela ne vous aura pas échappé : nous avons désormais accès à des générateurs d’images, des « peintres artificiels » à qui il suffit de donner une phrase pour obtenir en échange, en quelques secondes, une image. L’engouement pour ces programmes donne des sueurs froides à beaucoup d’artistes, travaillant principalement dans l’illustration. On nous prédit la fin de leur travail, désormais définitivement et irrémédiablement remplaçable. On a même vu un ouvrage récent, publié par une importante maison d’édition, arborer en couverture l’une de ces images.

Il faudrait ne pas utiliser ces générateurs en vertu d’une forme de solidarité, car d’autres pratiques artistiques (la musique, l’écriture…) seraient également menacées, bientôt remplacées. Que ferons-nous, auteurs, autrices, quand un générateur, au départ d’une idée, nous écrira un roman crédible et parfait ?

L’inquiétude est réelle, palpable et compréhensible. J’ai même vu naître l’attente de lois qui – j’imagine – interdiraient ou réguleraient l’utilisation de l’intelligence artificielle pour la création. C’est à ce moment que j’ai décidé de vous en parler.

Sans égocentrisme, on entre en plein dans « Le dernier musicien ». Sauf que ce monde de fiction présente une caractéristique qui le distingue du monde réel. Dans cette nouvelle, personne n’est encore capable d’apprécier l’art imparfait créé par notre musicien. Le public est trop habitué au tempo irréprochable, aux notes jouées avec une justesse extrême… Il n’y a plus de place pour le style, pour le groove, pour l’erreur, bref, pour tout ce qui rendrait un morceau de musique profondément humain (il y a un twist, évidemment, que je ne dévoilerai pas ici).

Nous ne vivons pas dans ce monde. Ici existent encore des gens qui apprécient l’imperfection. Il y a du beau dans l’imparfait, je le sais et vous le savez.

Revenons à la réalité. Ces intelligences artificielles ne sont pas exemptes de défauts. Conçues pour créer de la nouveauté à partir d’une base de données colossale d’oeuvres existantes, elles font, d’une fois à l’autre, remonter des similitudes entre les produits générés (de mêmes décors, des angles de vue identiques, etc). Certains détails sont manifestement mal gérés (textures qui se décollent, erreurs légères dans l’anatomie des humains…). Ce genre de défaut, d’erreur, n’existe pas quand on s’adresse à des professionnels de l’illustration. Les défauts créés par les humains sont autres… et font partie intégrante de leur style, de la raison même pour laquelle on les convoque.

Un autre « problème » des générateurs IA est la licence sous laquelle sont délivrées les illustrations. Souvent, la société qui crée l’intelligence artificielle garde la possibilité d’utiliser l’illustration générée, et vous la délivre sous licence Creative Commons. Vous me savez libriste, mais tous les projets, en fonction du contexte, ne sont pas nécessairement adaptés à l’utilisation d’oeuvres sous licence libre. Ne serait-ce que si une clause « non commerciale » est intégrée à la licence. Encore un point qui pourrait être discuté avec un humain.

Admettons cependant que la version payante de ces générateurs (gratuits, pour la plupart, pour l’instant) nous donne l’opportunité de choisir une licence adaptée à notre cas d’utilisation. Je pense que dans un certain nombre de cas, ces IA seront l’occasion de donner accès à des illustrations à des personnes qui n’auraient de toute façon pas eu les moyens de payer pour une création humaine originale. Vous le savez sans doute, j’ai créé toutes mes couvertures en utilisant des logiciels, mais aussi des matériaux de base, libres. De la volonté même des créateurs et créatrices des oeuvres que j’ai utilisées, personne n’a touché de rétribution sur cette utilisation. Quelle différence si j’avais utilisé une IA ? En pratique, pas beaucoup.

Indépendant, je cumule et progresse petit à petit dans beaucoup de métiers… mais je ne serai jamais un brillant illustrateur. Si je me mettais à utiliser l’IA pour de futures créations, cela ne m’enlèverait absolument pas l’envie profonde de collaborer un jour avec l’un ou l’autre de mes illustrateurs préférés (oui, cela va arriver…). Cela m’offrirait simplement de nouvelles opportunités de création, comme Gimp me donne l’opportunité de retoucher des images, comme Scribus me permet de mettre en page. Je pourrais générer dix images et écrire une nouvelle pour chacune d’elles (tiens, elle est pas mal, cette idée !), illustrer mes nouvelles, en toute autonomie. Pour autant, ça ne vaudra jamais le coup de coeur pour un travail d’artiste, cela ne vaudra jamais une collaboration, une discussion à propos d’éléments à modifier… En bref, il nous restera toujours l’humanité de nos interactions.

On n’a pas attendu l’intelligence artificielle pour tenter de trouver des « recettes » à appliquer à la création d’oeuvres d’art. Certains livres de dramaturgie, avec leur décomposition des histoires en x étapes à suivre scrupuleusement (ne faites pas ça) s’inscrivent tout à fait dans cette veine. La musique « mainstream » applique aussi des recettes, des formats similaires. Et que dire de certains films grand public, qui ont l’air de tous se ressembler ? Pour autant, les versions imparfaites, humaines, recherchées de toutes ces disciplines existent encore. Certes, elles ne plaisent pas à tout le monde. Mais créons-nous vraiment dans l’objectif de plaire à tout le monde ? Il me semble que l’on peut, pour certaines raisons, apprécier profondément un blockbuster, et le lendemain s’émouvoir d’un film d’auteur, pour d’autres raisons. Et je crois que parmi ces raisons, il y a le fait qu’on y trouve quelque chose qu’aucune recette n’aurait permis de générer.

Alors oui, il y aura des abus, des arnaques. Il y aura des gens, des sociétés qui, bien qu’ayant largement de quoi payer un travail d’illustration, se rapatrieront sur un générateur. On l’a vu, cela arrive déjà. Mais auraient-ils payé pour ce service quoi qu’il en soit ? ou auraient-ils payé moins cher pour utiliser un travail existant dans une banque d’images – dans le cas de l’illustration de Robert Laffont, il semblerait que l’image ait été achetée dans l’une de ces banques – là encore, il n’y a donc pas véritablement concurrence.

Je comprends les inquiétudes de mes amis et amies artistes visuels et les partage en partie. Peut-être ai-je une vision trop optimiste des choses, et peut-être la transition vers un monde où l’IA produit des oeuvres sera-t-elle plus difficile que ce que j’imagine. Mais je pense sincèrement qu’elle n’empêchera pas l’art – faut-il préciser, « humain » – d’exister. Au contraire, elle contribuera à donner à cet art de la valeur (et je ne dis pas ça au sens monétaire).

Peut-être que le plus grand nombre se satisfera des images et des histoires créées par des logiciels. Mais « le plus grand nombre » n’est pas « tout le monde », et penser ainsi, c’est occulter le fait que ce qui intéresse le public vis-à-vis d’une oeuvre, c’est plus que l’oeuvre elle-même, c’est tout ce qui l’enrobe. Aujourd’hui, il y a une histoire à raconter autour de ces images générées par intelligence artificielle. Il y a une prouesse technique à raconter. Quand l’histoire sera devenue banale, ces images auront perdu quelque chose de sérieux que nous ne perdrons jamais : notre style, notre marque, notre nature humaine, notre propre histoire qui imprègne nos oeuvres. Soutenir les artistes qui créent encore eux-mêmes, dans ces conditions, gagnera en sens, un sens qui aura été amplifié par l’IA alors que l’industrialisation l’a déjà, aujourd’hui, diminué. Du non-humain ressort l’humain.

J’espère avoir raison d’être optimiste. Dans la popularisation d’un outil, je vois avant tout des opportunités supplémentaires de voir des oeuvres émerger, et pour nous, de nous affirmer, de nous différencier. Seul l’avenir nous dira ce qu’il en sera vraiment. En attendant, les chamboulements causés par la naissance et l’utilisation de ces logiciels sont bien réels, et je souhaite sincèrement aux artistes les plus touchés par ce qui est, au moins partiellement et pour l’instant, une concurrence, de garder courage et de trouver comment mettre en valeur leur savoir-faire unique dans cette nouvelle configuration du réel.

Il reste une question que j’aimerais aborder, un jour prochain, que je ne ferai qu’évoquer ici : la programmation de ces IA relève-t-elle d’une forme d’art ? Si l’on considère que nous-mêmes, nous ne créons qu’après avoir passé notre vie à emmagasiner les créations des autres, ce que font, en somme, ces intelligences artificielles, il ne paraît pas absurde de se demander si la capacité technique à faire évoluer la capacité à générer des images ne relève pas d’une forme de pratique artistique.

La question mérite en tout cas d’être posée.

L’illustration a été créée avec l’intelligence artificielle MidJourney. Elle a été générée au départ de l’instruction suivante : « Lonely cyberpunk robot detective walking in the rain and wondering why not being alive does not prevent him from willing to die » (Détective robot cyberpunk solitaire marchant sous la pluie et se demandant pourquoi ne pas être vivant ne l’empêche pas d’avoir envie de mourir) – CC BY-NC-SA

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