Florent pourrait bien être le dernier musicien sur Terre, mais il refuse d’y croire. Le reportage qui lui est consacré lui permettra-t-il de trouver d’autres artistes ?


Il était à peine midi lorsque des journalistes de Com Watch, l’un des médias les plus populaires du continent, étaient venus frapper à la porte de Florent.

Il y avait un cadreur, un preneur de son et quelqu’un pour mener l’interview, poser les questions. Ces rôles n’avaient pas changé depuis plus de cent ans. Seule la technologie avait évolué, donnant un rendu de plus en plus fidèle à la réalité.

– Écoutez ! dit la journaliste qui venait de frapper. On l’entend jouer !

Une fine mélodie leur parvenait, à peine perceptible dans le bruit ambiant.

– C’est vraiment lui qui joue ? demanda le preneur de son.

– Peut-être.

Elle frappa encore, un peu plus fort. La mélodie s’interrompit. Quelques secondes plus tard, Florent apparut sur le seuil de la porte. La caméra était déjà allumée, le perchiste s’était mis en position. Aussi fut-il surpris de découvrir un tel trio devant chez lui.

– Monsieur Vanoma ?

– C’est moi.

– Nous réalisons un reportage sur les personnes qui se lancent dans une entreprise artistique seuls. Nous voudrions savoir si vous accepteriez d’être interrogé.

Florent semblait méfiant.

– Vous faites un reportage sur les artistes ?

– Oui.

– Et… pourquoi moi en particulier ?

– Eh bien… selon nos sources, vous seriez un des rares à recommencer à pratiquer de l’art. Un des rares… humains, si je puis dire.

– Parce que vous en connaissez d’autres ?

– À vrai dire, vous êtes le premier.

Florent réfléchit. Ses concerts étaient peu suivis, son entreprise qualifiée de folle par le grand public. Si un média important s’intéressait à son travail, cela pourrait lui apporter de la visibilité supplémentaire.

– C’est pour quel média ? demanda-t-il.

– Com Watch, répondit la journaliste en lui montrant sa carte.

Il les laissa entrer.

La maison était petite, froide, mais avait quelque chose de confortable. Il y avait des écrans dépliés ou chiffonnés un peu partout, mais aussi des documents en papier que le cadreur s’empressa de filmer. Dans un coin trônaient plusieurs objets en bois de formes diverses. Il y avait des copeaux sur le sol et des outils manuels posés sur un tabouret à proximité.

– C’est vous qui sculptez ça ?

Florent acquiesça. Ils savaient pourquoi les journalistes étaient venus, aussi s’empressa-t-il d’aller chercher sa pièce maîtresse. Il revint face à l’équipe en tenant un objet en bois creux, large et prolongé d’une sorte de manche plus fin. Le manche avait été incrusté de pièces de métal à intervalles plus ou moins réguliers, devant lesquelles des fils transparents avaient été tendus.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-on à Florent.

– C’est une guitare. C’est un instrument de musique.

– Vous… vous l’avez fabriquée vous-même ?

– Oui, après beaucoup de recherches, et beaucoup d’essais.

– Est-ce que cela se branche, ou avez-vous réussi à y intégrer une batterie ?

– Non, vous ne comprenez pas. On n’a pas besoin d’électricité. Ces petites pièces, là, règlent la tension dans les cordes, ici. Elles vibrent, et le son résonne dans la caisse.

Il se mit à jouer devant eux, du mieux qu’il put. Le son était clair, la mélodie agréable. Ses doigts dansaient avec dextérité sur le manche tandis que de l’autre main, il sollicitait les cordes.

Le preneur de son pouffa de rire. Florent s’arrêta.

– Je… pardon, dit le technicien.

– C’est juste que pour être tout à fait honnête, on n’est pas au niveau musical standard, compléta le cadreur.

Florent posa sa guitare.

– Vous dites ça parce que ce n’est pas parfait, comme tout ce que vous entendez d’habitude et qui est composé par des machines. Mais l’imperfection fait partie de notre nature humaine, et ce sont les petits défauts qui donnent une patte particulière à l’art, quand il est exécuté par des humains.

– Parce que vous composez aussi vos musiques vous-même ? dit la journaliste sans tenir compte du reste de ses propos. Comme au Moyen-Âge ? C’est fascinant.

Florent soupira. Il avait espéré en les laissant entrer gagner un peu de considération. Il n’en était rien. C’était peine perdue si leurs oreilles, leurs yeux étaient habitués à un son et une image sans défauts. À ce stade, le retour à une forme d’artisanat était perçu comme un retour en arrière, un peu comme ces hommes qui animaient eux-mêmes les villages du néolithique reconstitués, et qui allumaient un feu à l’ancienne devant les yeux des curieux. C’était pour le folklore, rien de plus. Avec sa guitare de fabrication maison et ses propres mélodies, Florent passait pour un original, pas comme un artiste. Les artistes, c’était ceux qui programmaient les logiciels qui composeraient le prochain tube de l’été au milieu de mille autres chansons, en vingt-quatre heures d’analyse de données.

– Vous savez quoi, dit Florent en qui brûlait encore une lueur d’espoir, venez assister à mon concert ce soir. Vous verrez la réaction des gens. Ça vous aidera peut-être à comprendre.

Le tour était venu pour Florent s’improviser une « scène » dans un bistrot du quartier. Les clients tapaient leur commande sur le panneau tactile du bar et attendaient que la machinerie les servent. Écartant quelques tables pour se faire un peu de place, Florent s’assit, remarquant qu’autour de lui commençaient à s’installer quelques habitués. Le temps de s’installer, une quinzaine de personnes s’étaient déjà approchées ou attablées à proximité. Parmi eux, il y avait les trois journalistes rencontrés plus tôt.

Florent espérait que l’enthousiasme de la petite foule et l’ambiance décontractée de l’endroit rendraient son travail un peu plus crédible pour ces gens qui semblaient ne pas comprendre où était la beauté dans l’imperfection.

Bientôt, Florent commença à jouer des morceaux qu’il connaissait bien, des classiques. Plus que d’habitude, il prêta attention aux réactions des gens. Il remarqua alors que certains d’entre eux tiquaient au moindre écart qu’il aurait pu faire, à la moindre note légèrement fausse. Était-ce un hasard ? Biaisait-il ses observations en cherchant dans le public les signes d’un agacement ? Il commit une erreur, exprès. Une cliente râla.

Florent commença à improviser plutôt que de suivre la mélodie d’origine. Les protestations furent plus nombreuses. À leur table, les journalistes commencèrent à murmurer. Agacé, Florent s’arrêta de jouer.

– Les amis, j’ai l’impression que je joue, et que ça ne vous plaît pas, lança-t-il autour de lui.

– Tu ne veux pas rejouer la sonate de tout à l’heure ? demanda quelqu’un.

– Ce n’est pas parfait mais ça nous l’évoque au moins ! Ici ça ne nous dit rien, dit quelqu’un d’autre.

– Vous voulez que je ne joue que des morceaux connus ?

– Ben, déjà qu’ils sonnent moins bien que d’habitude… au moins on les connaît.

Pour Florent, ce fut la désillusion. Il termina la session en ne jouant que des thèmes déjà célèbres, incapable de décider de la pertinence de jouer ou non ses propres compositions. Il le faisait bien d’habitude, mais pour la première fois il interpellait le public sur la question, et le résultat était désastreux. Peut-être aurait-il mieux fait de s’enfermer dans sa petite illusion, et ne jamais leur avoir demandé leur avis. Après tout, ils ne venaient pas spécifiquement pour le voir. Ils venaient pour boire.

– J’imagine que vous ne vous attentiez pas à ces réactions en nous demandant de venir ce soir, dit la journaliste en le rattrapant sur le trottoir, une fois la soirée terminée.

– Foutez-moi la paix. Vous n’avez pas assez de matière pour finir votre reportage ? Je me demande pour quelle raison il existe encore, tiens, votre métier à vous.

Il les laissa en plan, un taxi autonome passant justement par là.

Une fois chez lui, Florent posa sa guitare et se coucha sans manger. Il fallait qu’il arrête de penser à tout ça.

Derrière son clavier, Florent s’apprêtait à faire quelque chose qu’il n’avait pas fait depuis longtemps : solliciter d’autres personnes.

Il ne pouvait pas être le seul, c’était impossible, à pratiquer à la main un art aujourd’hui réservé à la technologie. Il devait bien rester une peintre parmi les imprimantes, un danseur ou une danseuse parmi les hologrammes, ou bien un musicien, comme lui, parmi les programmes générateurs de son.

Florent lança un appel sur Internet et essaya de faire en sorte de diffuser son message au maximum, par l’intermédiaire de toutes ses connaissances et d’un maximum de canaux. Avant qu’il n’ait reçu la moindre réponse, le reportage le concernant fut diffusé. Il était moqué dans les commentaires comme un illuminé qui serait retourné vivre nu dans les bois. Sa détermination à rassembler autour de lui d’autres artisans n’en fut que plus vive.

Il fallut plus d’une semaine pour que l’appel lancé ne produise une réaction. Une personne le contacta, une seule. Elle lui envoya d’abord un message et se présenta chez lui ensuite – elle pouvait avoir reconnu sa maison dans le reportage.

C’est une femme qui entra chez lui ce jour-là. Elle portait le néoprène qu’on voyait souvent dans les publicités. Elle était petite, plutôt belle et avait quelque chose de vulgaire dans son attitude. Elle s’intéressa immédiatement à la guitare de Florent, lui demanda d’en jouer, et sembla apprécier la mélodie en un instant. Elle s’appelait Line.

– Au fait, vous ne m’avez pas dit quelle était votre spécialité, Line.

– Oh… je ne sais pas si on peut parler de spécialité.

– Vous faites de la musique ? du dessin ?

– Ce n’est pas de l’art à proprement parler.

– Oh ! De la pâtisserie ? du bricolage ?

– Non, je suis…

On frappa à la porte. Florent se leva, faisant signe d’attendre une seconde à son invitée qui ne put terminer sa phrase.

Il y avait dehors une dizaine de femmes et deux hommes que Florent ne connaissait pas. Ces gens avaient une sorte de grâce individuelle mêlée à une façon de se comporter commune et déroutante, comme on l’observe dans certains groupes.

– C’est toi, Florent, lui demanda une femme en le regardant des pieds à la tête, main sur la hanche.

– Je… oui.

Line apparut dans son dos. Florent se retourna, espérant trouver en elle une explication.

– Je suis une prostituée.

– Ah, dit Florent après une seconde de silence. Et ce sont vos amies j’imagine ? et vos amis ?

Elle acquiesça.

Tous rentrèrent chez lui et s’installèrent, bavardant, observant les outils de Florent, les copeaux de bois, ses premiers prototypes…

Line lui dit :

– Ça n’a peut-être l’air de rien pour vous, mais nous sommes frappés de plein fouet par l’automatisation de nos tâches, nous aussi. Les clients préfèrent largement les robots : leur enveloppe souple imite la peau, ils s’autostérilisent, la réalité virtuelle leur donne l’aspect que l’on veut… et ils ne disent jamais non ! Qui irait prendre des risques avec un humain après ça ?

– J’avoue que je n’y avais jamais pensé.

Elle s’assit et l’invita à faire de même.

– Désolé d’avoir gâché vos espoirs.

– Oh, vous n’avez pas…

– Un petit peu quand même, dit-elle en haussant les épaules.

Il soupira. Ce n’était certainement pas ce qu’il espérait. Néanmoins, ces personnes étaient celles qui affichaient le plus d’intérêt pour son petit monde que n’importe qui d’autre ces dernières années. Et ça, ça faisait du bien. Beaucoup de bien.

– Excusez-moi, lança Florent en se relevant, pour attirer l’attention. Est-ce que ça vous plairait, un petit concert ?

La proposition fut accueillie par une salve de cris d’enthousiasme. Tous s’agglomérèrent autour de lui, qui s’assit et attrapa sa guitare.

Qu’est-ce qui avait amené ces gens sur cette voie ? Peu importait à Florent, après tout. Il porterait un jugement plus tard, ou jamais.

Florent commença à jouer. Ce fut le meilleur concert de sa vie.


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