Quand votre animal de compagnie est votre meilleur ami, le perdre peut être insupportable. Heureusement, Svest vous propose de transférer la conscience de votre chien dans un nouveau corps… en attendant de pouvoir un jour en faire de même avec les humains.


Quand on était venu lui présenter son chien, Michel avait d’abord eu peine à croire qu’il puisse s’agir d’Hugo. Un instant, dans le labo, quand le vétérinaire était venu lui remettre l’animal, il s’était senti stupide. Qu’était-il venu faire là, qu’est-ce qu’il lui avait pris ? Pourquoi s’être lancé dans une démarche pareille ? Puis le chien lui avait léché la main exactement comme Hugo le faisait, et l’émotion était montée d’un coup, piquante comme une cuiller de moutarde qu’on goberait d’un seul coup. C’était lui, c’était bien son chien, son compagnon, son ami qu’il retrouvait.

Le nouveau corps d’Hugo était celui d’un bull terrier blanc, éloigné de son ancienne apparence de border collie. Quand il avait posé la question au labo, on lui avait expliqué que le travail ne pouvait se faire qu’avec cette unique race. Il n’avait rien compris au reste des explications.

Dans la voiture, le chiot dans sa cage gémissait.

– Ça va aller, mon grand, c’est normal que tu sois perturbé, lui dit Michel en tendant vers le grillage sa main ridée. On est presque arrivé.

Quand il arriva devant la maison, Michel vit la voiture de son fils Adrien sur le parking. Lui et sa femme étaient venus lui rendre visite. Quand Michel se gara, il vit Adrien raccrocher son téléphone. Le gamin devait se demander pourquoi son vieux père n’était pas à la maison.

– Je viens de t’appeler, tu n’as pas décroché ?

– J’avais oublié ma montre, je n’aurais pas pu décrocher.

– Tu devrais la mettre, papa. Au cas où il t’arrive quelque chose.

– Et qu’est-ce que tu veux qu’il m’arrive ?

Michel fit le tour de la voiture et ouvrit la portière passager.

– Mais… c’est un nouveau chien ! dit Linda, sa belle-fille.

– Pas exactement. Venez à l’intérieur.

La maison de Michel était pleine de vieux meubles, couverts d’objets en tous genres, de photos de ses enfants à tous les âges, du chien qu’il avait eu à toutes les époques. Une carte du monde occupait un pan de mur non négligeable, les autres étaient cachés par des plantes.

Adrien et Linda dégagèrent deux chaises des journaux qui les encombraient pour s’asseoir. Michel ouvrit la cage et en sortit le chiot, encore craintif.

– C’est une bonne idée d’avoir repris un chien, papa. Ça va te faire de la compagnie.

– Vous allez l’appeler comment ?

– Il a déjà un nom ! Hugo.

– Tu… tu lui as donné le nom du chien d’avant ?

– Oui… enfin non, pas exactement.

Il posa le chiot sur le sol et lui intima d’aller retrouver ses affaires. Le couple échangea un regard.

– C’est Hugo, c’est bien lui.

– Comment ça, c’est Hugo ?

Je suis allé voir des scientifiques, figurez-vous. Une entreprise macédonienne qui a une succursale par ici. Svest. Ils pratiquent le transfert de conscience. Vous voulez un café ? Je vais faire du café.

– A… attends, quoi ?

Michel s’était déjà levé et avait disparu dans la cuisine. Il sortit d’une armoire trois cafetières vietnamiennes qu’il avait ramenées d’un voyage.

– C’est la science, gamin. Ils transfèrent la conscience de ton chien vers un nouveau corps de chien. C’est expérimental bien sûr. Leur but c’est de faire ça avec des humains.

– Mais papa… tu te rends compte que c’est impossible ?

– Hugo ? Hugo ? tenta Linda.

Le chien ne lui prêta aucune attention. Il trottinait avec curiosité dans son environnement.

– Je m’inquiète pour toi, là. Je m’inquiétais déjà quand j’ai vu ton état à la mort de ton chien. Mais là…

– Écoute, arrête un peu de t’inquiéter. Moi, je retrouve mon compagnon et je suis content. Alors qu’est-ce que ça peut te faire, hein ?

Ils retournèrent dans le salon boire leur tasse de café, presque en silence. Puis le couple s’en alla, l’esprit rempli de questions. La porte refermée, Michel poussa un soupir. Ils ne comprendraient jamais.

Le vent dans les arbres réveilla Michel en pleine nuit. Sa surdité légère n’était pas suffisante pour couvrir le bruit des branches qui frappent les volets. Le tonnerre gronda dans le ciel. La pluie battait les carreaux.

– Hugo ?

Son chien détestait l’orage. Le panier installé dans la chambre était vide. Michel se redressa en grimaçant, quitta la pièce. Un éclair illumina le couloir.

– Hugo ? appela-t-il encore.

Michel poussa la porte du salon. Le jeune terrier était au milieu de la pièce, assis dos à son maître. Un éclair dissipa une fois encore l’obscurité. Le temps d’un flash, le maître vit la photo d’Hugo dans son ancien corps sur le meuble. Le nouveau la regardait fixement.

– Qu… qu’est-ce que tu fais là, gamin ?

Le chien se retourna vers lui et gémit. L’expressivité de son regard frappa Michel. Un regard à la fois triste et accusateur qui avait l’air de demander : « pourquoi ? ».

– Tu… tu te reconnais ?

Le chien aboya.

– J’ai fait ça pour qu’on se retrouve, continua Michel comme s’il lui devait des explications. Est-ce que tu m’en veux ?

Hugo ne broncha pas. Il était maintenant face à lui et ne bougeait pas d’un pouce, le regard toujours sombre. Un coup de tonnerre fit sursauter Michel.

– Je vais… je vais…

Il abandonna le chien dans la pièce, retourna dans sa chambre aussi vite qu’il put et ferma la porte derrière lui.

Le lendemain, Michel téléphona à son fils.

– Adrien ? J’ai un problème avec le chien.

– Papa, je travaille, là. Qu’est-ce qui se passe avec le chien.

– Il a un comportement bizarre. Il aboie et il me regarde d’une drôle de façon…

– Tu sais, tant qu’il ne miaule pas, je pense que tout va bien.

– Tu ne comprends pas, il…

Le corps blanc d’Hugo apparut dans le champ de vision de Michel. le chien s’assit par terre, sans le quitter des yeux.

– … il me suit partout !

– Papa, soupira Adrien, ton ancien chien te suivait partout. Si on a pratiqué ton espèce de transfert de conscience, là, c’est normal qu’il fasse pareil, non ?

Michel coupa court à la conversation. Personne ne le croirait, de toute façon. Il raccrocha et se tourna vers le chien.

– Quoi, qu’est-ce qu’il y a, hein ? Tu vas m’en vouloir toute ta vie ?

Hugo n’aboya pas mais, levant le museau, laissa entendre une longue plainte, sorte de gémissement qu’il avait l’air de vouloir articuler, comme s’il cherchait à former des syllabes. Après quoi il partit en direction du salon. Michel le suivit quand il entendit des bruits de verre brisé. Le chien était monté sur le buffet et avait renversé les photos qui y étaient posées. L’image d’Hugo en border collie était sur le sol parmi les autres débris.

– C’est pas vrai !

Le chien grattait les cartes au mur.

– Arrête !

Michel avança vers Hugo. Le bull terrier lui sauta au visage.

– Reprenez-le. Ce n’est pas mon chien.

Épuisé, le dos arqué, le visage couvert de sparadraps, Michel poussa la cage d’Hugo vers le vétérinaire de Svest qui lui avait donné l’animal moins d’une semaine auparavant.

– Gardez mon argent si vous voulez… vous m’avez bien eu, c’est tout. Mais reprenez ce chien.

– Je crains que ce ne soit pas possible, monsieur.

– Vous ne comprenez pas. Je me réveille la nuit et il est là, à me regarder. Il monte sur les meubles, casse des objets, un peu comme…

– Comme un chien ?

Les négociations furent vaines. Michel repartit, la cage d’un compagnon étranger dans les bras.

De nouveau seul, le vétérinaire appela un collègue sur l’ordinateur. En macédonien, il lui demanda :

– Je peux venir ?

La réponse fut affirmative. Il quitta son bureau, traversa un couloir et rejoignit une zone protégée. Ici, plus de décoration pour les éventuels visiteurs. Les murs, comme le sol, étaient gris, brillants. Derrière les lourdes portes métalliques éparpillées dans l’aile, on entendait des cris terrifiants qui ne faisaient pas sourciller le vétérinaire. Il poussa l’une d’elle, pénétrant dans un laboratoire où un collègue en blouse blanche portait un bull terrier anesthésié dans les bras.

– On a des problèmes avec un prisonnier.

– Lequel ?

– B-4019.

– Quel genre de problème ?

D’un geste du menton, le collègue lui fit comprendre de le suivre.

– Rien qu’on ne pourrait attribuer aux dégâts que causerait un chien.

– Tu es sûr, Dejan ?

Le collègue approcha une immense machine et ouvrit une trappe où il positionna le chiot. Dans un talkie qu’il portait à la ceinture, il dit :

– Le chien est prêt pour le transfert de conscience avec C-1038.

Le vétérinaire continua la conversation :

– Il grimpe sur les meubles, il suit son maître, il casse des objets…

– Et il y a quoi sur les meubles ?

– Je n’en sais rien. Des trucs de personnes âgées.

– Tant qu’il n’essaie pas de lui faire comprendre qu’il vient de chez nous… En attendant, on continue à suivre les instructions. Les chiens ne peuvent de toute façon pas parler. Même s’ils montraient du museau notre pays sur une carte, qu’est-ce que tu veux que les vieux comprennent à ça ? Ils sont endeuillés, tout ce qu’ils voient, c’est un chien.

Il tendit au vétérinaire une paire de lunettes de protection.

– Ces cas sont minoritaires, en plus, dit-il encore.

– Tu as raison, peut-être que je m’inquiète trop.

– Tu t’inquiètes trop, Dejan.

Une porte battante s’ouvrit. Deux gardes poussaient un brancard où était solidement attaché un homme en train de hurler. Il portait l’uniforme des détenus de la prison de haute sécurité que le régime dictatorial avait faite construire expressément pour ses opposants.

– Non, non ! Je ne veux pas !

Ses hurlements n’empêchèrent pas les deux hommes de terminer de converser comme si de rien n’était.

– Profite plutôt du spectacle et de la satisfaction du devoir accompli.

Depuis une commande mobile, le collègue actionna des bras tentaculaires qui vinrent se fixer sur le thorax et le crâne du prisonnier, après avoir arraché son uniforme, siglé du matricule C-1038.

Des éclairs de lumière se mirent à danser dans tout le laboratoire, jusqu’à ce que l’humain perde connaissance. Il ne se réveillerait pas. Pas dans ce corps-là.


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