À la veille de l’année 2100, d’incessantes coupures de courant menacent le bon fonctionnement des robots médicaux d’un hôpital.


Ce n’était pas la première fois que Déborah se faisait réveiller par le signal d’arrivée de l’autotaxi. S’endormir tout en se laissant conduire était une habitude qu’elle avait acquise pendant ses études, et qu’elle continuait d’entretenir malgré elle, maintenant qu’elle pratiquait. Il était cependant assez rare qu’elle s’endorme sur les trajets avant la garde. En général, elle tombait plutôt de fatigue après.

– Vous êtes arrivée, prévint le véhicule après avoir bipé. Placez votre pouce sur la marque bleue pour payer.

– Envoyez la facture à l’hôpital Saint Damien.

Après une seconde d’attente, l’adresse du centre hospitalier apparut sur le tableau de bord. L’autotaxi répondit :

– Très bien. Placez votre pouce sur la marque bleue pour valider la facturation à l’hôpital Saint Damien.

La cliente s’exécuta.

– Merci Déborah Palmier.

Cinq étoiles creuses apparurent sur la poignée de la portière.

– N’oubliez pas de noter votre course pour pouvoir sortir.

Déborah donna trois étoiles sur cinq et quitta le véhicule.

Il faisait glacial, il faisait déjà nuit. Déborah se fraya un chemin entre les dizaines de véhicules qui avançaient au pas d’homme sur les cinq bandes de la route. Elle frissonna jusqu’à son arrivée au service d’urgences gynécologiques, bondé.

Sur son passage, ceux qui la connaissaient la saluaient, parfois juste d’un sourire cordial. De temps en temps s’échappait un « Bonjour docteur » auquel elle répondait d’une petite moue.

– La relève arrive ! Je n’en pouvais plus.

Le docteur Meshri se leva de sa chaise pour faire la bise à sa consœur. Il avait le visage terne et le regard fuyant de quelqu’un resté en alerte vingt-quatre heures. Et pour cause : c’était exactement ce qui venait de se passer.

– Rien de particulier ?

– Les urgences débordent, comme d’habitude, répondit-il en lui passant le bracelet de garde.

– Et en chambre ?

– Rien de spécial. Si ce n’est la 4 qui devrait accoucher, là.

Déborah soupira.

– Tant qu’elle accouche avant minuit…

Meshri but une gorgée de café, puis dit :

– Il faudra bien que la première fois arrive. À partir de demain, ce sera comme ça tout le temps. Enfin, pendant vingt ans.

– Il faut qu’elle accouche ce soir, répéta Déborah.

– Il est 16:30 et elle est à cinq centimètres. Elle a bien le temps jusqu’à minuit ! Pas d’inquiétude. Moi, je…

Une coupure de courant totale interrompit le médecin. Le passage à l’obscurité fut brutal. À peine eurent-ils le temps de réaliser ce qui se passait que l’électricité revint.

– Merde, ça commence bien.

– C’est ça qui m’inquiète le plus, dit Meshri. C’est arrivé toute la journée. Si ça lâche pendant une opération…

Déborah relativisa.

– Les chirobots ont des batteries et quatre heures d’autonomie. Pas d’inquiétude.

– Tu imagines qu’il y a quarante ans, les robots dépendaient entièrement du courant ?

– Oui… mais il y avait plus de pétrole pour les générateurs en cas de panne.

– C’est pas faux.

Le médecin finit son café d’une traite et jeta son gobelet dans la recycleuse.

– Je vais y aller, Déborah. J’ai besoin de dormir, figure-toi.

– Bonne nuit, lui dit-elle.

– Bonne nuit… et bonne année !

Déborah sourit. De toutes les gardes de l’année, celle-ci était la pire. Et même la pire des cent ans à venir.

Déborah aurait aimé passer en chambre rencontrer les patients, mais à peine Meshri fut-il parti qu’on la sollicita déjà pour les urgences. Elle courut d’une personne à l’autre pendant des heures, sans manger ni boire, sans aller aux toilettes ni dormir.

Le seul écho du monde extérieur dont elle bénéficiait était les images et messages qui s’affichaient sur certaines vitres dans les couloirs lorsqu’on les sollicitait, et qui permettaient aux patients assis près d’une porte de se distraire.

Aucune image ne surprit Déborah. Elle s’était habituée aux effondrements d’immeubles en Amérique Latine, aux gens piétinés dans un mouvement de foule sous le Sahel, aux résidents d’un immeuble européen immense qu’on retrouvait deux semaines après leur suicide. Elle s’était habituée aux nouvelles de bagarres devant des boulangeries, de magasins pillés à la moindre manifestation, aux épidémies qui se répandaient comme des feux de poudre au sein des zones les plus denses, aux gens qui migrent et mendient pour de l’eau et plus pour de l’argent. En somme, Déborah s’était habituée aux triste nouvelles de son monde surpeuplé.

Lorsque la gynécologue put enfin prendre le temps d’aller faire le tour des chambres, il était déjà plus de 21:00. Elle commença par la chambre 4, où elle retrouva la patiente essoufflée entre deux contractions. Les bras arachnoïdes du médibot qui la surveillait palpaient son ventre et prenaient des mesures sous les draps.

– Docteur, je n’en peux plus… articula-t-elle.

Déborah consulta l’écran du robot. Dilatation : huit centimètres.

– Ne vous inquiétez pas. Je vais vous emmener en salle d’accouchement. Vous devriez être prête d’ici deux heures.

Le bracelet de garde vibra au poignet de Déborah. On avait besoin d’elle aux urgences.

– Merde… Je dois vous laisser, je reviens très vite.

– Mais… vous êtes toute seule ? s’inquiéta la patiente.

– Vous savez, nous ne sommes pas très nombreux. Mais le médibot est là, et il me préviendra s’il y avait un problème.

– Et pour la douleur ?

– Le robot ne vous a pas fait de péridurale ?

– Non, il…

Mains sur le ventre, la future mère crispa le visage et hurla de douleur. La contraction était violente. Déborah vérifia l’historique du robot. L’injection n’avait effectivement pas eu lieu. Instantanément, elle pensa aux pannes de courant.

« J’espère que les coupures ne font pas déconner les robots. Non… ça doit être une erreur, c’est tout. »

– Écoutez, dit-elle en tapotant sur le clavier du médibot, il va vous faire l’injection. Moi, je reviens le plus vite possible. Je vais essayer de trouver des collègues en attendant.

Déborah aida la patiente à se redresser pour qu’elle se tienne assise, dos vers l’extérieur du lit.

– Vous allez pouvoir rester comme ça ? Le médibot va vous badigeonner et injecter le produit. Il faut absolument que vous ne bougiez pas, d’accord ?

– D’accord.

Déborah s’élança vers la porte, mais la voix de sa patiente la retint.

– Docteur ?

– Oui ?

– Il faut absolument que mon bébé naisse avant minuit.

Les yeux de la future maman brillaient.

– Je sais.

Déborah fila aux urgences. Les ascenseurs étaient occupés, elle prit l’escalier aussi vite qu’elle put. Soudain, la lumière s’éteignit. Déborah rata une marche, se tordit la cheville, et chuta. Quand la lumière revint, elle gisait sur le sol, quinze marches plus bas, peinant à se relever. Sa tête saignait.

– Fait chier…

Elle trottina jusqu’aux urgences, où elle trouva rapidement de quoi se soigner.

– Tout va bien ? lui demanda un infirmier.

– Je viens de tomber dans les escaliers à cause de la panne de courant.

– Ouh la ! Rien de cassé ?

– Non, ça va, dit-elle en nettoyant la plaie sur son front. J’aurai quelques bosses.

– Vous voulez que je vous affecte un médibot ?

– Pas la peine. Par contre, il faut absolument envoyer quelqu’un à la quatre. La dame va accoucher, et son bot à elle déconne. Il ne lui a pas fait la péridurale.

– Mais on est débordé, et tout est automatisé jusqu’au dernier moment, là-bas.

– Je sais comment ça fonctionne, merci. Mais il faut absolument que tout se passe bien, le médibot a des problèmes, et on ne voudrait surtout pas que l’enfant naisse après minuit.

– Et pourquoi ça ?

Le regard de l’infirmier devint soudain dur et froid.

– Vous rigolez ou quoi ? lui demanda Déborah.

– On ne va pas faire notre travail ici à moitié parce que vous avez égoïstement décidé de ne pas faire le vôtre.

L’infirmier lui tourna le dos et repartit en direction de la salle d’accueil. Déborah resta bouche bée un instant. Elle sentait son cœur battre contre son front et son coude gauche. L’énervement n’arrangeait rien. Elle finit par trouver le confrère qui l’avait appelée par l’intermédiaire de son bracelet. Il s’appelait Georges, avait la blouse blanche froissée, et semblait honteux d’avoir demandé du renfort aux autres services pour gérer majoritairement des gens ivres morts qui s’étaient blessés en tombant par terre avant minuit, un soir de réveillon. La majorité des patients parlaient fort en s’agitant, ou alors dormaient, chapeau pointu à paillettes ou lunettes « 2100 » encore sur la tête.

– Ça me fait vraiment chier de t’avoir appelée, confia Georges.

– On n’a pas trop le choix. Par contre il faut qu’on se dépêche. Moi aussi j’ai besoin de toi.

Et elle lui parla de la patiente sur le point d’accoucher, uniquement assistée d’un robot bancal.

– On va s’occuper d’elle, assura Georges. Je vais remonter un chirobot des urgences pour remplacer le médi d’en haut.

– Pas la peine, il y en a un en salle d’accouchement.

– OK.

Quelques dizaines de minutes plus tard, ils arrivèrent ensemble dans la chambre de la future mère, en pleurs. Le médibot indiquait dix centimètres. Il était vingt-trois heures.

– Aidez-moi… supplia-t-elle.

– Ne vous inquiétez pas, ça va aller madame, dit Georges.

Les deux médecins ôtèrent les freins du lit médicalisé et sortirent la patiente de la chambre, direction la salle d’accouchement.

Les couloirs étaient immenses et vides. Hormis quelques médecins, ne travaillaient ici que quelques infirmiers et quelques techniciens. Les premiers étaient pratiquement tous sollicités aux urgences, les seconds ne travaillaient pas la veille du nouvel an. Si on n’avait pas été la veille du premier jour des vingt ans de période stérile, il y aurait probablement eu beaucoup plus de femmes enceintes dans le service. Mais il n’y avait que cette dame, mère solitaire, qui à quelques minutes près pouvait ne jamais devenir grand-mère.

Déborah et Georges étaient seuls.

En salle d’accouchement, le chirobot dédié à l’accouchement prit les choses en main. Nettement plus grand que le robot de chambre, il effectuait des mouvement plus fluides, plus précis encore. Ses bras tentaculaires redressèrent les jambes de la patiente, la positionnèrent de façon optimale sans la moindre difficulté. Il enclencha le monitoring, offrant aux médecins des informations essentielles comme le pouls du bébé et celui de la mère. Voir ce bijou de technologie à l’œuvre eut un effet rassurant sur Déborah. Néanmoins, elle ne put s’empêcher de penser à ce que Meshri lui avait dit le matin.

– On est sûr qu’il ne tombera pas en panne en cas de blackout, celui-ci ?

– Ils sont sur batteries.

– Les médibots aussi sont sur batteries, et ça n’a pas l’air de les empêcher de déconner.

– Celles des robots chirurgiens sont deux fois plus puissantes.

– Bon…

– Est-ce que ça va aller ? articula la future mère.

Il était 23:20 et elle n’avait pas commencé à pousser. Sortir le bébé avant minuit était pour ainsi dire impossible.

– Ça va aller, madame, mentit Déborah, pour la mère comme pour elle-même. Vous commencerez à pousser quand on vous le dira, d’accord ?

Comme pour rappeler avec cynisme l’importance de l’échéance, la vitre qui les séparait de la pièce voisine, désespérément vide, où s’entassait d’habitude l’équipe médico-technique, affichait les brèves journalistiques du moment, centrées non pas sur le nouvel an mais sur la période qu’il ouvrait.

Face à la surpopulation, une mesure radicale avait été prise à l’échelle mondiale. Tous les cent ans, chaque enfant serait stérilisé à la naissance, et ce pour une période de vingt ans. Une génération entière d’humains n’aurait pas d’enfants.

Déborah n’avait pas dédié sa vie à la médecine pour stériliser des nourrissons. Elle était pourtant en première ligne, à quarante minutes de devoir s’y résoudre. Une petite voix dans sa tête lui faisait bien remarquer que si ce n’était pas maintenant, ce serait forcément plus tard. Mais peu lui importait. Il fallait que cela arrive le plus tard possible.

La lumière lâcha, plongeant la salle dans le rouge des veilleuses de secours.

– Et nous y voilà, merde ! grogna Georges.

Le chirobot semblait toujours fonctionnel, heureusement. Il était en train de saisir délicatement la tête du bébé.

– Ne vous inquiétez pas, madame, ça va être le moment de pousser.

– Déborah ?

Georges semblait inquiet. Le chirobot était trop délicat, de plus en plus. Ses mouvements ralentirent, et il finit par s’arrêter. Les signaux du monitoring s’espaçaient.

– Qu’est-ce qui se passe ?

Georges fit le tour de l’appareil, écarta les câbles.

– Je croyais que la batterie devait tenir ! dit Déborah, incapable de cacher son agacement devant la patiente.

– Ça devrait…

Georges jura.

– Qu’est-ce que…

– Ce n’est pas la bonne batterie ! Quelqu’un a chopé la N6 et l’a remplacée par une N3 !

– Quelqu’un a mis une batterie de médibot ici ?

– On dirait bien… et peut-être il y a des mois, qui sait.

Mais les derniers signaux du chirobot n’avaient pas semblé tous ralentis de la même manière. Le rythme cardiaque du bébé était-il en train de diminuer ? Déborah glissa les mains entre les tentacules plates de l’appareil et sentit la tête du bébé contre ses doigts. Elle avança un peu, et sentit quelque chose rouler sous son index…

– Je vais chercher une autre batterie, dit Georges.

– Ça n’est pas la peine, il faut que tu restes avec moi.

– Pourquoi ça ?

– On va faire ça à l’ancienne. Le bébé a le cordon autour du cou !

La lumière revint aussi vite qu’elle avait disparu. De nouveau opérationnel, le chirobot se redressa. Ses palpeurs sentirent le cordon, une alerte se déclencha. Le mot « césarienne » clignota à l’écran.

Déborah fut soulagée de ne pas devoir opérer elle-même. Quoique…

Alors que le bistouri électrique commençait son incision, le courant coupa à nouveau. Combien de temps s’était-il écoulé ? La gynécologue n’eut pas le temps de regarder l’horloge. Elle saisit automatiquement le bistouri que lui présenta Georges et entailla les tissus aussi vite qu’elle put. Elle plongea les mains dans le corps de sa patiente et en extrait le bébé, sain et sauf. Jamais elle n’avait été aussi contente d’entendre hurler.

– On a eu chaud, murmura Déborah. On a vraiment eu chaud…

Georges arracha la batterie du chirobot et la brancha sur la station qui alimentait le bistouri électrique, beaucoup moins gourmand en énergie.

– Je m’occupe de refermer, ça va aller, lui dit Georges. Occupe-toi du bébé.

– Tu es sûr ?

– T’inquiète.

La gynécologue présenta l’enfant à sa mère, soulagée.

– Quelle heure est-il ? demanda-t-elle entre deux sanglots.

Déborah retint son souffle et leva les yeux vers l’horloge digitale au mur.

– Il est 23:58. Tout va bien. Il est né sur le fil…

– Merci. Merci beaucoup…

– Je vais aller m’occuper de votre petit garçon. Je vous le ramène en chambre quand le docteur aura fini avec vous.

La mère fit oui de la tête.

Déborah quitta la pièce et rencontra vite une infirmière. La lumière revint.

– J’ai vu sur les moniteurs qu’un enfant était né, dit-elle. C’est pour ça que je suis venue.

– Vous auriez pu envoyer du monde bien plus tôt ! Je suis restée toute seule pour gérer une situation ingérable !

– Ce n’est pas de ma faute, je prends le poste qu’on me donne…

Elle n’avait pas tort. Déborah tenta de se calmer, de ne pas blâmer cette infirmière qui n’était il est vrai en rien responsable de la distribution des effectifs dans des hôpitaux où la naissance d’humains supplémentaires était plutôt mal vue en période de grave crise démographique. Le sort d’une mère célibataire seul dans sa chambre une veille de nouvelle année n’avait ému personne. La médecine était devenue froide, et Déborah en eut des frissons.

– Est-ce que vous avez déjà… procédé ? lui demanda l’infirmière en prenant l’enfant.

– Procédé ?

– Vous savez, à la stérilisation.

– Le petit est rescapé. Il est né juste avant.

– Oh…

Le regard de l’infirmière changea.

– Qu’est-ce qui se passe ?

Le moniteur est formel, le bébé est né à 00:03.

– C’est impossible. J’ai lu 23:58 sur l’horloge de la salle d’accouchement, et elle est câblée au moniteur.

– Je pense que les coupures de courant ont déréglé les horloges. Celle-là a cinq minutes de retard. L’enfant est bel et bien né à 00:03, je suis désolée.

L’infirmière rendit l’enfant à Déborah.

– Il va falloir que vous procédiez.

Les yeux de Déborah tombèrent sur les paupières closes du nourrisson dans ses bras, enveloppé dans du papier, couvert de sang, insouciant.


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