Neige chaude · #44/52

Un épais matelas de pollen rend l’air terrien irrespirable. Néanmoins, l’atmosphère la plus irrespirable pour Jérôme reste celle du bureau, où il subit les brimades de ses collègues depuis bien trop longtemps.


Il tombait sur Terre une neige chaude, une neige jaune dans une averse infinie. Légère, douce et souple, elle avait envahi les rues, couvert les routes et les appuis de fenêtres, s’était agglomérée en des tas immenses le long des buildings. Cette neige, c’était du pollen, des tonnes de pollen, du pollen à n’en plus finir, à n’en plus reconnaître la couleur de ce qu’il y avait dessous.

Durant les longues périodes où la pluie tardait à tomber pour clouer les grains au sol, le moindre déplacement impliquait de devoir braver la tempête, le visage masqué.

Jérôme essuya sa visière avec la manche de son costume. Il détestait terminer le chemin du travail à pied. Il détestait venir travailler, de toute façon. Les dernières dizaines de mètres étaient les pires : avec leur système de filtration de l’air intérieur, les hautes tours crachaient des volutes qui s’entassaient sur le matelas déjà épais en contrebas. De fins filets étaient tendus au-dessus de certaines zones pour tenter de les protéger. Jérôme pénétra dans l’une d’elles et rejoignit l’entrée du bâtiment. La voix faussement chaleureuse du sas de décontamination s’adressa à lui avec ses mots habituels.

– Bonjour. Actuellement, vos vêtements sont couverts d’une substance hautement dangereuse. Veuillez ne surtout pas enlever votre masque pendant la procédure de nettoyage.

Un puissant courant d’air humide fouetta le travailleur pendant plusieurs secondes. Puis la cabine s’illumina de rouge tandis que des lampes le réchauffaient. Jérôme put enfin libérer son visage. Il sortit du sas et put respirer sans contraintes pour la première fois depuis ce matin.

– C’est à cette heure-là que tu arrives ?

Cassandre n’avait aucune autorité sur Jérôme… contrairement à ce qu’elle avait trop souvent l’air de croire.

– Les gens étaient amassés du côté de la place parce qu’un essaim bloquait la rue.

– Et alors ? Je suis bien arrivée à l’heure, moi.

Jérôme ne répondit pas et se contenta de gagner son bureau. Du pollen était entassé contre la fenêtre.

– Qu’est-ce que c’est encore, ça ? marmonna-t-il en voyant une pile de papiers devant son écran.

– C’est ce que t’aurais déjà dû faire hier.

Cassandre l’avait fait sursauter.

– Tu es lent. Tu ralentis tout le service. Je te conseille d’avancer avant que Didier n’arrive, ça t’évitera une crise.

Elle referma la porte derrière elle en partant. Jérôme s’affala sur son siège et se tourna vers la fenêtre. Le pollen s’était accumulé contre le châssis. On ne voyait rien à plus de cinquante mètres.

Une odeur dérangeante interrompit Jérôme dans ses pensées. Il se leva et inspecta la poubelle : rien. Il y avait pourtant bien quelque chose, quelque part. Il ouvrit un tiroir, des mouches s’en échappèrent. Quelqu’un avait abandonné là le fond d’un plat préparé. Jérôme se retint de vomir et décrocha le tiroir avec peine. Il alla jusqu’aux toilettes, déversa ce qu’il put. Son estomac finit tout de même par expulser le café qu’il avait avalé avant de venir.

Quand il fut de retour dans la salle principale, tiroir à la main, taches sur la cravate, personne ne leva les yeux vers lui plus d’un dixième de seconde. Bien évidemment, aucun de ces salopards n’oserait jamais lui faire de reproches en face. Il était leur souffre-douleur depuis si longtemps…

– Jérôme !

Le vieux Didier fonçait droit sur lui, papiers à la main.

– J’attends le rapport depuis le 10. On est le 12 ! Tu n’oublieras pas non plus de remplir l’enquête à propos du séminaire de la semaine dernière, comme tout le monde. Et… qu’est-ce que c’est que cette odeur ?

– Bonjour, déjà… et oui, je vais finir.

Il avait failli ajouter : « tu ne me l’as demandé que le 7 », mais s’était retenu. Cinq minutes de cris et trois postillons plus tard, Jérôme put retourner dans son bureau.

La journée de Jérôme fut pour l’essentiel remplie par la rédaction du fameux rapport manquant, et une avalanche de tâches supplémentaires, imprévues, le tout entrecoupé régulièrement par les incursions de Didier dans son espace vital. À midi, il découvrit que les autres employés avaient organisé un dîner tous ensemble. Il n’y avait pas été convié. Il traversa la pièce dans un sens puis dans l’autre sans que personne ne lui adresse la parole.

Le soir venu, Jérôme prit la route de son domicile, petit appartement quelque part dans une autre tour au pied de laquelle il dut de nouveau passer par un sas pour se faire débarrasser du pollen accumulé en chemin.

Après avoir lancé une machine pour nettoyer son costume, Jérôme s’effondra sur le canapé avec la même lassitude que dans son fauteuil de bureau le matin. Il resta sans bouger jusqu’à ce que sa femme rentre à son tour. Elle avait eu l’excellente idée d’acheter en route de quoi souper.

Tout en mangeant, écran allumé sur la série qu’ils suivaient, elle lui raconta sa journée et finit par lui demander comment s’était passée la sienne. Il ne réussit pas à faire autre chose que de mentir, comme d’habitude.

– Ça a été. Les gens sont parfois un peu… rudes. Mais ça va.

Le croyait-elle vraiment, ou faisait-elle semblant de ne pas voir qu’il était en détresse ? Jérôme n’en savait rien. Toujours est-il qu’elle ne posait jamais davantage de questions, une fois passé le cap des « gens un peu rudes ». Elle avala une bouchée et fixa l’écran à nouveau, ignorant Jérôme pour le reste de la soirée.

Au moment de se coucher, elle lui dit :

– Tu as entendu pour vendredi ?

– Quoi ?

– Il paraît que l’air sera envahi de pollen, plus que tout ce qu’on a connu cette année.

– Plus qu’aujourd’hui ?

– Plus qu’aujourd’hui et les dix jours précédents cumulés… Ils conseillent à tous les gens fragiles des poumons de rester chez eux.

– Les allergiques ?

– Les allergiques, les asthmatiques…

Jérôme pouffa.

– C’est stupide. Il est tellement agressif qu’on pourrait tous mourir de le respirer sans porter de masque. Alors qu’est-ce que ça change, pour les asthmatiques ?

– Je n’en sais rien…

– Ils ne doivent pas connaître Didier ! Un vieux connard comme ça, peu importe les recommandations. Il mettra son masque vendredi matin et viendra travailler comme tout le monde… Autant faire chier un maximum de gens !

– Mais c’est super dangereux !

Il n’a qu’à crever, tiens. Cette dernière phrase, Jérôme ne l’avait pas prononcée. L’image d’un Didier au visage bleu, suffoquant sur le sol, en train de mourir à ses pieds l’accompagna jusqu’aux portes du sommeil.

Cette nuit-là, Jérôme rêva de Walter. Walter était un employé qu’il n’avait pas connu, pourtant, il en entendait parler régulièrement. Walter par-ci, Walter par là… On dépeignait toujours un type étrange, désagréable avec tout le monde, qui ne s’était jamais plu au travail, était resté à l’écart. Un jour, Walter s’était pendu dans son bureau avec le cordon d’une de ses chaussures. Cela avait marqué les esprits, disaient-ils.

Cette nuit-là, Jérôme ressassa toutes ces anecdotes qu’on lui avait racontées, tous ces mots qu’on avait eus pour Walter, pour le déclarer étrange, comme si même dix ans après son suicide il fallait encore que ces hypocrites se trouvent des excuses, justifient leur comportement de l’époque. « On y est pour rien, hein. C’est lui qui était bizarre. ». C’est ça, oui.

Jérôme ouvrit les yeux cinq minutes avant que le réveil ne sonne, en sueur dans le lit. Il ne bougea pas, mais se demanda s’il était en train de devenir le nouveau Walter.

– Fredo, je peux te poser une question ?

L’ouvrier du bâtiment mangeait son sandwich deux étages sous le service de Jérôme, assis sur un tabouret dans son placard à balais.

– Vas-y.

– Ma femme m’a fait peur hier avec ces histoires de tempête de demain.

– De tempête ?

– Oui, tu sais… hier on parlait de recrudescence de pollen, aujourd’hui ils annoncent des vents violents en plus. Il paraît que ça pourrait provoquer des coupures de courant.

– Et ?

– Et on ne risque rien au niveau de la filtration ?

– Alors là, rien du tout. Il y a un système antiretour. Même si la filtration de l’air s’arrêtait, le pollen ne pourrait pas rentrer par l’aération.

– OK… c’est sûr alors ?

– Oui, pas de quoi s’inquiéter.

L’ouvrier avala sa bouchée de sandwich en riant.

– Ils ont raison, les autres.

– Les autres ?

– Oui, ils disent que tu te poses de drôles de questions. Ils n’ont pas tort ! Mais ils exagèrent.

Jérôme sourit.

– Ils exagèrent pourquoi ?

– Je les ai vus fouiller dans mes stocks. Ils ont volé de la colle.

– De la colle ?

– Oui, une colle visqueuse à prise rapide, très forte… je te conseille de bien regarder où tu t’assieds.

Vendredi matin, les vents étaient si forts qu’il était impossible d’emprunter certains trams pour une partie du trajet au moins. Jérôme parvint jusqu’au sas de décompression de son lieu de travail où l’attendait un bon nettoyage. Il s’était laissé à moitié pousser par l’air, à certains moments. Cela l’avait amusé.

Pour une fois, l’attention de ses collègues était braquée sur autre chose que sur lui, aujourd’hui. Tout le monde ne parlait que ce cette tempête en train de se lever, de ce pollen présent en couches de plus en plus épaisses.

Il n’était pas midi que les premières brèves coupures de courant eurent lieu. Les lumières se contentaient de clignoter une fraction de seconde. On entendait le vent siffler.

– Jérôme, qu’est-ce que tu fous encore ?

C’était Didier qui en avait après lui. On ne pouvait quand même pas l’ignorer toute la journée !

– J’ai demandé si tout le monde avait répondu à l’enquête pour le séminaire de la semaine dernière, et il n’y a que trois réponses !

– Mais… ce n’est pas à ceux qui ont répondu de…

– Tu me fais le tour des bureaux et tu récoltes la réponse de tout le monde.

Jérôme s’exécuta. En poussant un chariot à roulettes, il alla de pièce en pièce. On le rabroua, lui lança des boulettes de papier, l’ignora… peu lui importait. Discrètement, dans chaque bureau, Jérôme prenait le soin de repérer le masque à gaz de ses collègues et de le subtiliser. L’objet finissait dans une caisse vide, sur son chariot. Ces emmerdeurs étaient bien trop occupés pour se rendre compte de quoi que ce soit. Personne n’avait vu non plus qu’il avait trouvé l’énorme tube de colle volé à l’ouvrier du bâtiment, colle dont on avait enduit son siège la veille. C’est vrai qu’elle était forte… Jérôme en avait étalé sur un classeur qu’il avait jeté au plafond. Il y était toujours.

L’électricité fut coupée pour de bon par la tempête. Les lampes de sécurité, alimentées par batterie, éclairèrent aussitôt la pièce d’une lueur jaune et faible.

Dans quel bureau Walter travaillait-il ? Jérôme n’en savait rien. On ne lui avait jamais donné ce détail. Était-il possible que ce soit le sien ?

Jérôme termina sa tournée par le bureau de Didier. Avant d’y entrer, il enfila son propre masque à gaz et déversa le tube de colle dans la caisse remplie de ceux des autres. Le patron tournait le dos à la porte.

– Alors, ces réponses, ça vient ?

– Ça vient !

Didier se retourna trop tard. Jérôme venait de lancer sur lui le chariot d’archives à pleine vitesse. Le lourd objet s’écrasa contre ses jambes, lui arrachant un cri de douleur. Quand il décrispa son visage, il vit Jérôme au-dessus de lui, masque sur la tête, siège de bureau à bout de bras.

La fenêtre explosa en morceaux, dont certains tombèrent sur le visage de Didier. Un torrent de pollen envahit la pièce, puis le service tout entier. Ces hypocrites se mirent à suffoquer, tous autant qu’ils étaient. Ils tâtonnèrent, bouche ouverte, couverts de cette neige jaune, à la recherche de leur précieux masque. Les plus allergiques s’étouffèrent en moins d’une minute. Ceux qui avaient vu d’un œil Jérôme rôder autour de leur protection se ruèrent vers le chariot et plongèrent les mains dans la caisse… pour en ressortir les mains couvertes de colle et d’objets inutilisables.

Toutes ces bronches sensibles… se dit Jérôme en les voyant tous tomber les uns après les autres. Quand les lumières se rallumèrent, un volet de sécurité descendit pour obstruer la fenêtre brisée de Didier. L’aspiration de l’air vicié se fit en trente secondes à peine.

Jérôme était là, debout, le costume chiffonné par le courant d’air et couvert de poussière, à circuler dans la pièce principale jonchée de cadavres ou de collègues en train de s’étouffer définitivement. Il n’était pas comme Walter. Walter s’était laissé faire.



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