Éric vit seul, à l’abri de la chaleur, enfoui dans l’épaisse couche de plastique qui recouvre la Terre. Retrouver des corps ensevelis sous les décombres est son quotidien… mais le cadavre d’un enfant pose des questions auxquelles il n’est pas sûr de vouloir trouver de réponse.


Éric était couvert de frissons quand il sortit de la douche à air comprimé. Le souffle froid, puissant, à peine humide lui donnait toujours la chair de poule. L’esprit déjà absorbé par le travail qui l’attendait, Éric s’équipa sans réfléchir et sortit du cabanon par le tuyau. Avant d’ouvrir la trappe et de regagner la surface, il abaissa le masque qui lui permettait de ne pas être ébloui par le soleil cuisant réfléchi sur le sol blanc.

Une fois dehors, Éric s’assit sur le rebord du tuyau, enfila ses raquettes. Sans cela, il se serait enfoncé dans les granules de plastique environnantes jusqu’aux genoux. Le soleil stimulant les cellules photovoltaïques placées sur ses épaules, sa combinaison commença son action réfrigérante.

Éric fit quelques dizaines de mètres pour retrouver son quad. Il vérifia que la remorque y était bien fixée, le démarra, fila en ligne droite pendant de longues minutes après avoir cette fois masqué son nez et sa bouche. Les poussières de plastique étaient très envahissantes.

Une fois suffisamment loin, Éric coupa le moteur, sortit les jumelles, et balaya l’horizon tout autour de lui. Chaque jour, il espérait ne rien trouver. Chaque jour, il espérait ne pas avoir de travail. Mais Éric n’avait pas pu se reposer depuis bien longtemps. Serait-ce pour aujourd’hui ?

Un nuage de mouches repéré en direction du Nord lui ôta tout espoir.

– Merde…

Éric démarra le quad et roula en direction des insectes. Dès qu’il coupa le moteur, il put les entendre vrombir, tant elles étaient nombreuses. Éric enfila ses raquettes, attrapa pelle et insecticide, et avança vers les mouches en les aspergeant. Certaines tombèrent, les autres s’enfuirent. Éric se mit à creuser le plastique à la pelle, envoyant les déchets presque aussi petits que des grains de sable sur le côté. Il put rapidement sentir la sueur couler dans son dos.

Le cadavre était à moins d’un mètre de profondeur. C’était un enfant. Éric le dégagea, l’allongea à la surface. Le pauvre était déjà dans un sale état. Éric aspergea la dépouille d’insecticide. Après un aller-retour vers le quad, Éric glissa le corps dans un sac hermétique et le déposa dans sa remorque.

Avant de redémarrer, Éric posa le front contre le guidon et souffla. Ce n’était jamais facile, avec les gosses. Restait maintenant à déterminer d’où il pouvait venir. En principe, vu la direction qu’il avait prise, Éric devait se trouver à moins d’un kilomètre d’un village, mais à la jumelle, il ne vit rien. Cela n’était pas étonnant en soi, le climat fort venteux de ces derniers jours avait pu déplacer des dunes entières de plastique. Repérant justement l’un de ces reliefs, Éric décida d’y monter pour avoir un meilleur point de vue sur la région.

Le corps ne pesait presque rien, Éric ne sentit même pas qu’il tractait une masse supplémentaire. Arrivé en haut de la dune, il vit apparaître le village, formé de quelques dizaines d’habitations cubiques rassemblées les unes à côté des autres. Peu de monde vivait comme lui, enterré. Pourtant, la chaleur était si intense à la surface qu’y vivre était insoutenable. S’ensevelir faisait descendre la température de quelques degrés…

Éric avait déjà dû venir ici une ou deux fois. Il le voyait dans les yeux des gens. Ceux-ci connaissaient son métier : ils le regardaient avec la détresse des personnes qui savent qu’on apporte une mauvaise nouvelle. Quand il coupa le contact à l’entrée du village, il entendit :

– C’est le fossoyeur !

– Le croque-mort est là !

– Un mort ? Il a un mort avec lui ?

La partie qu’Éric supportait le moins, c’était celle de la reconnaissance du corps. Il la craignait déjà lorsqu’il demanda aux badauds qui l’observaient toujours :

– Est-ce qu’un enfant d’ici a disparu ?

Il y eut d’abord un blanc, avant que quelqu’un enfin ne réponde :

– Oui, mon neveu a disparu depuis une semaine.

– Allez me chercher ses parents.

La mère arriva quelques minutes plus tard, les mains en visière, en pleurs. Éric ouvrit le sac dans la remorque. Il fallut que deux autres villageois ne la retiennent pour lui éviter de tomber à la renverse. C’était son enfant.

Les cris. Les pleurs.

Éric s’éloigna par respect pour la famille, il le faisait toujours. Dos tourné à la scène, il reconnut le bruit du sac qu’on tire hors de la remorque. Le gosse avait retrouvé les siens, il avait fait son boulot. Face à l’immensité du désert de plastique, Éric attendit qu’une voix l’appelle pour se retourner à nouveau.

– Monsieur…

C’était l’oncle du gosse. Il avait séché ses larmes.

– On peut vous offrir à boire, et quelque chose à manger ?

– Volontiers.

La maison était un assemblage de cubes en plastique de quelques mètres de côté. L’endroit était sombre et bruyant. Le ventilateur, qui assurait le renouvellement de l’air et le filtrage des particules, était décentré et frottait contre la grille à chaque tour. Des particules, chauffées et agglomérées, avait permis de construire un mobilier sommaire.

– Comment vous faites pour retrouver votre maison, vous ?

L’existence de ce fossoyeur solitaire à l’habitat enseveli sous le plastique était l’objet de discussions occasionnelles.

– Un drapeau m’indique son emplacement, répondit Éric. Je peux le voir à la jumelle à bonne distance.

– Ah…

L’oncle lui servit un gobelet d’eau particulièrement transparente. Le filtrage devait être efficace, par ici.

– C’est vraiment triste, ce qui est arrivé au petit, dit l’hôte, les yeux au fond de son propre gobelet. Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Vous savez, ça arrive tout le temps, répondit Éric. Des gens s’avancent entre les dunes sans raquettes… Ils croient avoir pied, continuent à marcher dans le plastique même s’ils en ont jusqu’à la taille. Puis il suffit qu’ils atteignent l’emplacement d’un ancien rivage, ou quoi que ce soit d’autre, et ils s’enfoncent. Ils meurent étouffés. Parfois, une tempête se lève, et les gens meurent d’avoir ingéré trop de particules…

– C’est vraiment triste, c’est vraiment triste, répéta-t-il. Il y a de l’eau, quelque part sous les débris ?

– À plusieurs dizaines de mètres, oui. Il y avait des mers, avant. Des lacs…

– C’est vrai… après tout on arrive bien à pomper de l’eau.

Éric but une gorgée d’eau qui lui fit le plus grand bien. Fronçant les sourcils, il demanda :

– Si je peux me permettre… Vous savez ce que faisait votre neveu si loin de chez lui ?

L’oncle le regarda une seconde sans rien dire.

– Aucune idée. Pourquoi ?

– Pour rien, dit le fossoyeur.

Après tout, ça n’était pas ses affaires. Il dit encore :

– Merci pour le verre.

Éric traversa le village en sens contraire, retrouva son quad. Une adolescente était postée juste à côté, elle lui tendit un paquet.

– On vous a fait le plein, et voilà de quoi manger.

Éric la remercia, grimpa sur son engin.

– Tu connaissais le petit qui est mort ? demanda-t-il.

Elle acquiesça.

– On se connaît tous, ici. Il s’appelait Luc.

– Tu sais ce que faisais Luc, si loin dans le désert ?

– Loin comment ?

Éric pointa le relief du doigt, une main en visière au-dessus des yeux.

– De l’autre côté… de cette dune, là-bas.

– Personne ne va jamais aussi loin.

Le fossoyeur soupira.

– Et les autres, vous les avez retrouvés ?

Un frisson parcourut le dos Éric.

– Les autres ? Quels autres ?

– Les autres enfants.

– D’autres gosses ont disparu ?

– Oui… en tout, quatre.

– Depuis longtemps ?

– Le dernier, c’est Louis, et ça doit faire une semaine.

Éric ne dit rien pendant quelques secondes. Il fallait qu’il retourne sur les lieux où il avait déterré l’enfant.

– Merci pour la nourriture.

Le fossoyeur repartit seul dans le vide éblouissant du désert de débris. Il lui fallut un moment et plusieurs visées à la jumelle pour rejoindre le lieu d’où il avait déterré le corps. Il n’y avait pas un seul nuage de mouches à la ronde. En une semaine et avec cette chaleur, un corps en aurait déjà forcément attiré.

Éric était descendu de son quad et avait marché sur quelques mètres. Était-ce parce que la mort de l’enfant l’avait chamboulé, ou s’était-il montré distrait à cause de la chaleur écrasante ? Toujours est-il que le fossoyeur réalisa avec stupeur qu’il venait de marcher dans la zone sans raquettes. À sa grande surprise, il ne s’enfonçait pas d’un centimètre dans le plastique. Le sol était stable, par ici. Mais si le sol était stable, comment un enfant aurait pu s’y enfoncer et y mourir ?

Pas le temps d’élucider ce mystère. Une tempête était en train de se lever. Si Éric ne quittait pas rapidement la région, il risquait gros. Remerciant intérieurement la gamine du village de l’avoir aidé pour le carburant, il prit la direction de son abri, maintenant fermement le guidon pour ne pas laisser sa trajectoire dévier sous l’effet du vent.

Alors qu’il roulait droit vers chez lui sous les envolées de plastique de plus en plus importantes, Éric repéra une masse noire, un peu plus à l’est, à la surface. Conscient qu’une déviation risquait de le mettre dans l’embarras, il décida tout de même d’aller y jeter un œil. La masse devait avoir été révélée par le vent. Quand Éric en fut suffisamment proche, il reconnut un grand sac en plastique noir. Il laissa le contact sur le quad et descendit, n’oubliant pas, cette fois, d’enfiler ses raquettes. Les éclats de plastique qui lui pleuvaient au visage étaient de plus en plus gros. Le fossoyeur s’accroupit et déchira le sac. Une nuée de mouches, jusque là prisonnières, s’en échappa. L’odeur le fit détourner la tête mais il avait eu le temps de reconnaître là un enfant. Éric tira le sac pour le placer sur sa remorque. Cette fois, il fila droit à l’abri sans plus s’arrêter.

La nuit fut bruyante. Le matin revenu, Éric dut forcer l’ouverture du tuyau de sortie de son abri pour parvenir à s’en extraire. Le quad était couvert de plastique jusqu’à la selle, il le dégagea. Ensuite vint le tour de la remorque et du cadavre qui s’y trouvait.

Dans un premier temps, Éric avait cru que les enfants du village pouvaient avoir trouvé quelque chose, quelque chose qui les avait attirés loin de chez eux : de l’eau, un terrier dans les déchets, de la terre qu’ils auraient pu récupérer… mais il avait passé une partie de la nuit à consulter ses notes sur la région, ainsi que des cartes. Rien ne laissait présager que cette zone puisse contenir de ressources particulières. Et puis il y avait ce nouveau gamin qu’on avait enfermé dans un sac en plastique.

Éric dégagea le cadavre pour l’observer, et regretta de ne pas avoir pris le temps de bien regarder le petit Luc. Celui-ci présentait une plaie à la tête, au niveau de la tempe. Le gosse avait reçu un coup de pelle, ou quelque chose du genre. On l’avait assassiné et enfoui dans le désert.

Avec un peu de chance, le gamin n’avait pas encore été enterré. Éric se mit donc en tête de regagner le village. De toute façon, il devait leur ramener le nouvel enfant pour tenter de l’identifier.

Après avoir totalement dégagé son véhicule, Éric reprit donc la direction empruntée la veille, constatant au passage les déplacements de dunes causés par la tempête.

Les mêmes regards inquiets l’accueillirent au village lorsqu’il déchargea le corps de sa remorque. Rapidement, l’oncle arriva. Son regard tomba sur la remorque. Il devint livide.

– C’est un des nôtres ?

– À vous de me dire.

L’oncle s’approcha, plaqua une main contre sa bouche.

– Le petit Denis !

– Vous ne m’aviez pas dit que plusieurs enfants avaient disparu, hier… fit remarquer Éric.

– Vous êtes sûr que je n’ai pas mentionné ça dans la conversation ?

– Certain.

– Écoutez, j’étais bouleversé…

Éric ne dit plus rien. L’homme dit à des enfants qui traînaient là d’aller prévenir les parents de Denis. Il dut insister pour qu’ils partent enfin en courant.

Alors qu’il leur parlait, la jeune adolescente de la veille apparut, s’approcha d’Éric.

– Tu m’as déjà préparé quelque chose ?

– J’ai fait ça hier, rapidement.

– Au cas où je reviendrais ?

– Je savais que vous reviendriez.

Elle avait les yeux rouges et le regard insistant. Le paquet qu’elle présentait était petit et ne contenait probablement que deux boulettes de pâte. Cela ferait tout de même un bon déjeuner qu’Éric n’avait pas pris.

Le fossoyeur la remercia. Le regard de la petite ne le quitta pas. Il demanda à l’oncle :

– Désolé de vous demander ça, mais… vous avez déjà enterré votre neveu ?

– Non, nous ferons ça demain. Pourquoi ?

– Vous pensez que je pourrais… observer son corps ? Juste au cas où cela pourrait me permettre de comprendre les circonstances de sa mort.

L’homme hésitait. Cela pouvait se comprendre.

– Je ne ferai pas de prélèvement, ni quoi que ce soit de ce genre. Je voudrais juste observer son état global.

– Vous ne l’avez pas fait en le déterrant ?

– Écoutez, quatre des enfants du coin ont disparu, et j’en ai retrouvé deux en une seule journée. J’aimerais comprendre ce qui se passe… pas vous ?

Il hocha la tête en silence.

– Vous avez raison, si cela peut aider. Suivez-moi.

Éric sentit que la gamine lui tirait la manche. Il croisa son regard une dernière fois avant de suivre l’oncle dans les rues du village.

– Vous avez remarqué quelque chose de particulier chez le petit Denis ? Le pauvre…

Éric déballa ses boulettes et commença à grignotter.

– Oui… une plaie sur la tête.

– Une plaie ?

– Grande comme ça. Je pense que l’enfant a reçu un coup.

– Quelle horreur ! Il se serait cogné dans le désert ?

– Peut-être…

Ils étaient déjà arrivés à l’arrière du village.

– C’est ici, dit l’oncle en montrant la porte d’une des maisons, toutes similaires. C’est là qu’on trouve le calme quand quelqu’un nous quitte. Je vais entrer, demander aux gens de nous laisser quelques minutes seuls à l’intérieur…

– Bonne idée.

L’homme disparut à l’intérieur. Éric termina sa collation et, alors qu’il allait jeter l’emballage sur le sol, remarqua un petit morceau de tissu à l’intérieur. Il le déploya. La gamine avait écrit quelque chose dessus.

Il était trop tard quand Éric lut la première ligne, celle qui disait « Aidez-moi ». Il reçut un coup violent à la tête qui le terrassa. Il s’écroula, le cœur battant contre sa tempe droite, du sang sur les granules de plastique du sol.

L’oncle leva au-dessus de lui la pelle dont il était armé, l’abattit aussi fort qu’il put. Par chance, Éric roula sur le côté et l’outil s’enfonça à quelques centimètres à peine de son visage. D’un coup de pied dans l’intérieur de la cuisse, il fit tomber l’oncle et se jeta péniblement sur lui. Il lui envoya un premier, puis un deuxième coup de poing. Rassemblant toutes ses forces, Éric saisit le manche de la pelle et le pressa contre la gorge de son agresseur, encore et encore. L’homme devint bleu, cessa de bouger. Ce n’est qu’après plusieurs secondes sans mouvement de la part de l’autre qu’Éric s’écroula sur le côté. Il cligna des yeux, son propre sang l’aveuglait.

Aidez-moi.

Aidez-nous.

Les villageois commencèrent à arriver, l’observant de loin, le visage rouge, un corps à côté de lui.

L’oncle de Luc m’a fait des choses. Des choses horribles… Il a fait pareil à Luc, et à Denis, et à d’autres. J’ai peur. Aidez-nous s’il vous plaît. Et faites attention à vous.

– Vous ne voulez pas venir m’aider, plutôt que de me regarder me vider de mon sang ?


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