En portant comme tout le monde un utérus artificiel en bandoulière, Samantha espère bien gagner l’attention et le respect auxquels son célibat l’empêche d’accéder.


Samantha était en train de couper les légumes dans la cuisine de sa mère quand on sonna à la porte. La matriarche partit ouvrir, non sans jeter un œil par-dessus l’épaule de sa fille.

– Essaie de t’appliquer un peu. En julienne, j’ai dit.

– Ce sont des carottes, maman. Elles auront le même goût si les morceaux n’ont pas tous la même taille.

La mère était déjà partie dans le hall. Elle ouvrit la porte d’entrée, et Samantha reconnut aussitôt les jacassements habituels de sa sœur et de son beau-frère. Elle lâcha le couteau et pencha la tête pour essayer de les apercevoir dans l’entrée.

– On a une surprise, dit sa sœur Aurélie. Une grande nouvelle.

Samantha les rejoignit. Aurélie enleva d’un coup son épais manteau, révélant une sacoche blanche à pois roses qu’elle portait en bandoulière, bien attachée contre son flanc.

– Mais… qu’est-ce que c’est ? demanda la mère.

Samantha avait compris dès que ses yeux s’étaient posés sur l’objet. Son estomac s’était serré d’une forme d’envie, de jalousie.

– Mais enfin, maman ! C’est une couveuse !

– On va être parents ! renchérit Jérôme.

La mère eut une grande inspiration de surprise qu’elle n’interrompit qu’en plaquant les mains contre sa bouche. Elle se mit à pleurer.

– Ma fille, ma fille ! Je vais être grand-mère !

Ils s’étreignirent tous les trois, à un mètre de Samantha.

– Tu m’apportes tellement de bonheur ! Tu ramènes un beau garçon, et maintenant tu me fais grand-mère ! Quel bonheur !

Se sentant de trop dans la pièce, Samantha retourna couper les légumes à la cuisine. Le repas n’allait pas se faire tout seul, et ce n’était certainement pas cette conne d’Aurélie qui l’aiderait. Surtout maintenant qu’elle était encombrée d’une couveuse.

Depuis la cuisine, Samantha entendit sa mère poser toutes les questions possibles à Aurélie, elle qui avait porté deux filles à l’intérieur même de son ventre et n’était pas familière de cette façon de procéder.

– On te donne un kit que tu… utilises, puis tu l’insères ici. Ensuite tu as une journée pour qu’un médecin te relie à la poche.

Samantha entendit tinter les bracelets de sa sœur. Elle devait sans doute montrer les cathéter sous ses vêtements.

– Et donc tu ne pourras plus te séparer de ça de toute la grossesse ?

Les voix avaient diminué. Tout le monde s’était dirigé vers le salon.

– Non, maman, évidemment. Le sac est étanche, solide… le bébé se développera correctement dedans.

Samantha apporta l’apéritif. Une fois encore dans ces repas de famille, elle se retrouvait seule à faire le service.

– Moi je pense que tu pourrais te détacher et prendre ta douche en le posant à côté, vu la longueur des fils, dit Jérôme.

Aurélie trouvait l’opération beaucoup trop risquée.

– Il y a un bébé là-dedans, OK ? On ne me détachera pas de mon bébé.

Elle posa tendrement les mains sur la couveuse, comme sa mère avait dû le faire sur son propre ventre trente ans auparavant.

– C’est fou tout ce qu’on fait quand même, dit la mère. Au moins tu resteras belle ! Pas comme moi.

– Arrête un peu maman, répondit sa fille.

Mais Aurélie n’en pensait pas moins. L’apparence était bien trop précieuse pour la risquer dans une grossesse naturelle.

– Au fait, bonjour Samantha.

– Bonjour. Et félicitations pour le bébé.

La mère dit :

– Samantha, elle, n’a toujours personne dans sa vie.

– Maman, tu fais chier.

– Je ne dis rien de mal, hein, c’est la vérité. Quand est-ce que tu vas ramener…

– Arrête, maman !

Samantha, qui était allée chercher un plateau de canapés, claqua ce qu’elle portait sur la table en répondant. Elle arracha le tablier qu’elle portait autour du cou et quitta la pièce en pleurant.

« Non… non… certainement pas, non… non plus… »

– Samantha ?

L’intéressée sursauta et ferma l’onglet du site de rencontre aussi vite qu’elle put.

– Je peux te parler une minute ?

La patronne s’assit à côté de son employée, rejetant ses boucles blondes en arrière. Samantha fit mine de l’écouter, hochant la tête, mais elle ne pouvait s’empêcher d’observer la couveuse que portait son interlocutrice au côté, sous la veste de son tailleur. Parviendrait-elle seulement à grimper le moindre échelon si elle ne parvenait pas à enfanter ?

– … C’est compris ?

– Je… Oui, oui. J’ai compris, Rita.

À nouveau seule, l’employée soupira. Qu’allait-elle bien pouvoir faire de sa vie si elle ne parvenait pas à trouver quelqu’un avec qui faire un enfant ?

Elle se redressa, ouvrit la porte de son bureau et se balada dans les couloirs. Toutes les cadres portaient une couveuse en bandoulière, à peu de chose près. La maternité était devenue une condition nécessaire au succès social et professionnel ; la solitude après trente ans, le signe d’une incompatibilité avec ses pairs, d’un échec sur la plan humain.

Samantha finit par revenir à son poste et laissa filer les heures de la journée en continuant à feuilleter des profils, entre les quadragénaires désespérés et les sociopathes. Elle quitta le travail en fin de journée, en ayant l’impression d’entendre la mécanique de sa propre horloge, au fond de son ventre. Tic… tac…

Comme si cela ne suffisait pas, elle passa devant une boutique qui venait d’ouvrir et qui vendait tout l’attirail nécessaire et superflu pour entamer sereinement la grossesse. Elle pesta d’abord, mais ne put s’empêcher de s’arrêter de marcher. Pour une raison qui lui échappait, Samantha entra à l’intérieur, après quelques secondes d’hésitation.

La boutique était remplie d’accessoires en tout genre, hors de prix. Tout était fait pour être rendu le plus mignon possible et pour culpabiliser les parents qui choisiraient le matériel le moins cher – car probablement le moins sécurisant pour le futur enfant.

Samantha regardait partout, désespérée, envieuse, comme une gamine dans un magasin de bonbons à qui on aurait interdit de toucher à quoi que ce soit. Ici s’étalait tout le bonheur auquel elle n’avait pas droit.

Elle arriva au rayon des couveuses. Il y en avait pour tous les goûts, des plus sobres aux plus extravagantes, des meilleures marché aux plus luxueuses. Samantha s’arrêta devant un modèle dernier cri qui adaptait sa forme à celle des côtes de la mère. La sangle était doublée et rembourrée pour un confort optimal. Le contrôle de la température, de l’humidité, et de tous les paramètres vitaux du fœtus étaient pris en compte. L’alimentation par fibres photovoltaïques de nouvelle génération garantissait un apport énergétique sans batterie.

– Je peux vous aider, mademoiselle ?

La vendeuse avait fait sursauter Samantha.

– Elle est chère, cette couveuse ?

– Six mille euros. C’est notre modèle le plus récent. Si c’est trop cher, nous pouvons…

– Je le prends.

Le cœur de Samantha battait à tout rompre. Elle voulut réfléchir une seconde mais n’y parvint pas.

– Je le prends, répéta-t-elle.

– Très bien. N’oubliez pas que pour vous en servir, vous devez acheter un kit de fécondation en pharmacie, pour que votre mari et vous insériez…

Elle s’interrompit, cherchant visiblement les mots ou les gestes qui conviendraient. Samantha préféra couper court.

– Oui, oui, je suis au courant.

– N’oubliez pas non plus de lui demander votre liquide amniotique de synthèse, et de remplir la couveuse aux bonnes doses au bon moment.

– Ne vous en faites pas, ça ira.

Samantha rentra chez elle et étala sur le lit son butin. Il y avait là une couveuse neuve, des vêtements de grossesse – plus amples d’un côté – et du matériel médical. Elle mit de l’eau dans la matrice artificielle, puis passa la soirée à essayer ses tenues après avoir réglé les sangles de la couveuse, et à coller au sparadrap les cathéters contre sa peau. Habillée, l’illusion était parfaite. Pour la première fois depuis bien longtemps, Samantha sourit dans le miroir.

Samantha était en pleine forme pour son premier jour d’imposture. Couveuse harnachée sous le bras, veste adaptée sur le dos et cathéter collé à la peau sous ses vêtements, elle se dirigea vers son lieu de travail en chantonnant. Elle était plus en forme qu’elle ne l’avait été depuis des années, comme si jouer les mamans lui permettait de révéler sa véritable nature.

Le menton haut, Samantha sentait les regards la suivre au bureau. Elle adorait ça. Lorsqu’elle passa devant la porte vitrée du bureau de la direction, sa patronne, Rita, se leva de son siège pour venir lui parler.

– Mais… tu es… ?

Plusieurs des cadres rappliquèrent, hommes et femmes, comme si la présence de la patronne ici les autorisait officiellement à venir aux nouvelles.

– Je suis enceinte, comme vous le voyez.

– Félicitations !

Devançant la question que tout le monde se posait sans oser l’admettre à voix haute, Samantha dit :

– Je préfère ne pas révéler l’identité du père.

– Je ne savais même pas que tu avais quelqu’un, dit Rita.

– J’ai été plutôt discrète. C’est quelqu’un de très connu, il préfère que cela ne se sache pas.

Et sur ces mots, Samantha quitta l’attroupement pour aller s’enfermer dans son bureau. Elle put les entendre marmonner tandis qu’elle s’éloignait. Qui pouvait bien être ce mystérieux petit-ami ? Ils passeraient sans doute des heures à le chercher. Elle jubilait.

Samantha savoura chaque jour avec le sentiment que le monde entier lui donnait enfin l’importance qu’elle méritait. On la laissait s’asseoir où elle voulait dans les transports. On lui souriait en rue. Dans les files d’attente, on engageait parfois la conversation avec elle, alors au fil des discussions elle peaufinait son histoire.

Il ne fallut que peu de temps pour qu’elle ait les événements fictifs bien en tête. Elle pensait régulièrement et de plus en plus précisément à cet homme qu’elle imaginait sien, à leur rencontre, et à tout le reste.

Samantha se rendit à des conférences sur la maternité, à des bourses aux vêtements d’occasion, à des séances d’information.

La plus grande menace pour l’imposture aurait dû être la réaction de sa mère. Néanmoins, elles s’étaient tellement détachées affectivement au fil du temps que l’excuse du petit-ami célèbre ne sembla pas louche plus d’une seconde. Au contraire, emportée par son amour de la romance à rebondissements, aux histoires d’amants secrets, de vies cachées, la mère de Samantha se réjouit de cette situation inattendue et du mystère qui l’entourait.

Aurélie, sa sœur, avec son mari banal et sa couveuse premier prix, ne faisait pas le poids et mourait de jalousie de ce soudain retournement de favoritisme entre filles. Le summum fut le moment où, pour la première fois, sa mère lui demanda d’aller elle-même préparer les légumes pour le repas. Samantha se détendit sur le canapé pendant que sa chère sœur s’affairait en cuisine à sa place.

Le temps passa vite et les faveurs ne firent que continuer. Samantha fut d’abord invitée pour une soirée entre futures mamans au travail, qui ne concernait pratiquement que des cadres importantes. Elle s’y fit des amies et, deux mois plus tard, fut promue.

La première ruse que Samantha dut rapidement trouver fut de dégoter des photos d’échographies à montrer. Elle investit dans une imprimante performante. Quelques recherches sur Internet et une impression haute qualité sur papier photo firent illusion. Elle en encadra même une pour la poser sur son bureau.

Un jour du sixième mois, Samantha rentra chez elle harassée. Elle décrocha la couveuse et la posa dans un coin, se massa le cou et partit prendre une douche. Elle était en train de s’essuyer quand elle entendit sonner à la porte.

– J’arrive !

Elle se couvrit de plusieurs essuies et partit jeter un œil dans le judas. C’était Rita. Samantha lui ouvrit.

– Salut, désolée de te déranger, c’était juste…

Samantha réalisa soudain qu’elle ne portait pas sa couveuse. Prise de panique, elle claqua la porte au nez de sa patronne, lui arrachant un cri.

– Merde, merde…

Elle se dépêcha de sangler la couveuse et d’enrouler le cathéter avant de le masquer sous un essuie pour tenter de faire illusion. Elle rouvrit la porte sur Rita, le nez en sang.

– Oh la la Rita, je suis désolée !

Samantha fit rentrer sa patronne et tenta de stopper l’hémorragie avec des morceaux de mouchoir qu’elle lui enfonça dans le nez.

– Ça fait super mal, je suis défigurée !

– Je suis vraiment désolée ! J’ai eu le réflexe de fermer quand je me suis rappelée… que j’avais laissé de l’eau sur le feu.

– Tu n’as pas de détecteurs de présence dans la cuisine ?

– Si mais… on n’est jamais trop prudent.

– Effectivement ! J’aurais mieux fait d’être prudente.

– Désolée ça doit être les hormones.

Samantha se fondit en excuses une fois encore.

Il s’en était fallu de peu, ce soir-là, pour que tout son petit secret tombe à l’eau. Mais le risque de faire une bourde tôt ou tard n’était pas le seul danger. Tôt ou tard, il allait falloir régler la question du bébé.

Samantha recommença à ne plus dormir correctement. Les regards bienveillants des passants, les traitements de faveur… elle s’y était habituée et n’y prêtait maintenant plus autant d’attention qu’avant. Sa mère et sa sœur ne croyaient plus à son histoires d’homme célèbre, elles la soupçonnait plutôt d’avoir eu une aventure d’un soir, et leur regard avait changé.

Pour se laisser une certaine marge de manœuvre et trouver une solution au problème du bébé, Samantha n’avait jamais révélé le sexe de l’enfant. Cela doublait ses chances… mais ses chances de quoi ?

Plusieurs fois, elle se rendit à l’hôpital, se promenant à la maternité entre les cris d’enfants, s’asseyant dans les couloirs, observant parfois un couple rentrer avec une couveuse et repartir un bébé dans les bras, la couveuse dans un sac.

Derrière les vitres, elle regardait ces dizaines de petites grenouilles roses agiter leurs petits bras, leurs petites jambes, puis partait avant que trop d’émotion ne la gagne.

L’indécision fut totale jusqu’au terme. Mais tandis qu’elle se préparait pour un dîner puis une sortie en boîte entre mamans de l’entreprise, à deux jours de sa fin de grossesse annoncée, Samantha se regarda dans le miroir et prit une grande inspiration. C’était décidé. Elle allait voler un bébé.

Samantha fit tout son possible pour profiter au maximum de cette soirée au milieu de ces collègues en pleine célébration de la maternité. De toute façon, elle faisait partie de ce groupe. Elle était comme elles. Elle aurait cet enfant.

À l’hôpital, les bébés restaient parfois quelques minutes sans surveillance. C’était tout cuit : Samantha patienterait dans le service et attendrait le bon moment pour prendre un enfant. Garçon ou fille ? Elle ne le savait pas encore. En attendant, elle préférait danser avec ses amies comme si de rien n’était. Elle tentait de penser à autre chose, mais n’y parvenait qu’à moitié. Après le bébé, resterait à régler le problème du petit-ami… Que ferait-elle ? Laisser croire que son amant célèbre l’avait abandonnée du jour au lendemain ? Sans doute… cela lui permettrait-il de mener sa vie de mère célibataire comblée…

Un cri interrompit les pensées de Samantha. Une bagarre avait éclaté dans la boîte de nuit, au fond de la salle. Ses collègues et elles préférèrent sortir.

– C’est quand même fou que des gens continuent de se battre là-dedans ! dit Rita. À croire qu’on ne peut plus passer de soirées tranquilles…

Samantha voulut répondre, mais elle sentit qu’on la poussait violemment par derrière. Elle faillit chuter, se retourna. La bagarre se poursuivait au dehors.

– Viens, on s’éloigne ! lui intima une collègue.

– Ta voiture est loin ?

– Juste là.

– Attends… demanda Samantha.

Elle ouvrit la portière arrière et positionna une jambe à l’intérieur de la voiture.

– Qu’est-ce que tu fous ? dit Rita. Viens, on s’en va !

Samantha siffla entre ses doigts, à l’adresse des bagarreurs. Quand ils se retournèrent, elle levait les deux majeurs. Ils coururent droit sur elle.

– Démarre ! Démarre ! dit Samantha en s’engouffrant dans la voiture, surexcitée.

Le véhicule partit en trombe à la dernière seconde.

– Ferme la portière, Samantha, bon sang !

Riant aux éclats avec Rita et une autre collègue, Samantha attrapa la portière à deux mains et la tira de toutes ses forces.

La fragilité était-elle due au fait que l’engin arrivait au bout de sa durée de vie, indépendamment du prix qu’il avait pu coûter ? Toujours est-il que Samantha claqua la portière sur sa couveuse, qui éclata.

Face au bruit de fracas et au déversement de liquide dans sur la banquette, Rita et les autres hurlèrent, terrorisées, dégoûtées.

– Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui se passe ? demanda la conductrice. C’est quoi ce bruit ?

Rita, les yeux ronds, plaquée en arrière contre sa collègue, les jambes éclaboussées de liquide, regardait Samantha et sa couveuse éventrée. Vide.

L’imposture était terminée.


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