Un demi million de personnes se préparent à quitter l’atmosphère irrespirable de la planète Terre. Mais avant de tout quitter… il faut bien se défouler.


Cette nouvelle a été écrite en deux jours durant un salon du livre, en un seul jet, à la machine, sur mon stand. Cet e-book en constitue la transcription. Celles et ceux qui souhaitent consulter le document original peuvent le faire sur cette page, accessible aux personnes ayant manifesté leur soutien via Tipeee. Bonne lecture…


Noé souleva le drap rêche du lit d’hôpital pour couvrir le visage de l’enfant. Il déglutit, incapable de trouver les mots qui soulageraient les parents, effondrés à côté de lui.

Il ne les trouvait jamais.

– Je vais vous laisser, finit-il par articuler.

– Merci docteur, dit la mère. Merci pour tout.

Noé quitta la pièce. Son métier lui avait permis de s’habituer à beaucoup de choses… mais pas à la mort des enfants.

Le pneumologue partit faire un tour dans l’immense verrière de l’hôpital. Le long hall transparent voyait patients et médecins déambuler en son sein, entre les plantes ornementales dont on l’avait décoré. Un cordon de sécurité électrifié empêchait d’approcher trop près des végétaux, brisant le sentiment d’apaisement qu’espérait Noé.

Dehors, le brouillard jaune, opaque, bouchait la vue à vingt mètres. L’air pollué, irrespirable, amènerait d’autres patients. Trop tard.

– Prends du détachement, lui répétait souvent sa femme Natasha à la maison. Dans quelques jours, tout sera terminé.

– Ce n’est pas si facile, répondait-il souvent.

Il ne restait plus qu’une semaine avant le grand départ. Dans sept jours et pas un de plus, Natasha et Noé changeraient de vie. Ils faisaient partie de celles et ceux qui embarqueraient dans Espoir-3, le vaisseau-monde qui les emmènerait peupler la cité lunaire Espérance, qui était fin prête.

Noé s’assit sur un banc, dans la verrière. La vie à Espérance ne serait pas bien différente de celle-ci. Il respirerait de l’air conditionné derrière des vitres pour le restant de ses jours. Au moins ne recevrait-il plus de patients complètement intoxiqués à l’hôpital, à longueur de temps.

Le médecin décida de revenir à son poste. En chemin, il croisa le père de l’enfant mort, qui avait miraculeusement réussi à sécher ses larmes.

– Je vous offre un café ? proposa Noé en se trouvant ridicule.

Le robot d’intendance circulait dans le couloir. Le médecin lui fit signe.

– Pourquoi pas… se contenta de répondre le père.

Les intendants mobiles ne préparaient pas le meilleur café du monde, mais il était chaud et avaient quelques chose de réconfortant.

– Vous n’avez pas honte, docteur ?

La question surprit Noé, qui s’étrangla.

– Honte de quoi ?

– De partir. De nous laisser là, nous, les pauvres.

– Écoutez, je comprends, vous êtes sous le choc, mais…

– Ça n’a rien à voir. Qu’est-ce qu’on va faire, nous, si tous les médecins, tous les ingénieurs se barrent ? Vous, vous changez de vie, et nous on crève sur Terre.

Noé finit son café d’une traite.

– Je vais y aller.

– C’est ça, oui. Retournez vous donner bonne conscience.

« Il est triste. Il est fâché » se dit Noé. « Il ne faut pas s’énerver… ».

Mais ce qui tracassait le plus le pneumologue, c’est que c’est homme, aussi triste et fâché soit-il, avait raison.

Natasha sauta au cou de Noé dès qu’il passa la porte, à 02:00 du matin.

– Tu ne dors pas encore ?

Elle avait les yeux grands ouverts et semblait paniquée.

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il encore.

– Les infos… Tu n’as pas regardé les infos ?

– Je n’ai pas vraiment eu le temps de me connecter ! Je me demande d’ailleurs comment tu as eu le temps, toi.

Elle était généraliste. Pas vraiment le job qui laissait du temps libre.

– Un patient m’a montré.

– Montré quoi ?

Elle sortit l’écran qu’elle avait roulé en boule au fond de sa poche et le déplia.

Une vidéo commença. Des hommes cagoulés lançaient des déchets dans une rivière, avec la même violence que s’il s’agissait de grenades sur un tank dans une zone de guerre.

– Qu’est-ce que c’est que ça ?

La vidéo changea. On voyait maintenant à l’écran un camion poubelle déversant le contenu de sa benne dans un champ. Des gens mettaient le feu aux débris, libérant des torrents de fumée noire dans le ciel.

– Les gens pètent complètement les plombs, dit Natasha. Ils sont en train de tout saccager sous prétexte que nous partons la semaine prochaine…

– Mais… tout le monde ne part pas !

C’était là tout le problème. Il n’y avait que cinquante navettes Espoir, pouvant chacune abriter dix mille passagers. Seulement un demi million de personnes allaient quitter la Terre pour Espérance, sur la lune, ou Renouveau, sur Mars. Les places étaient chères, très chères, et il semblait bien que plusieurs passagers avaient décidé de se défouler une dernière fois avant de s’en aller.

Les jours qui suivirent furent difficiles, à l’hôpital. Pas plus que d’habitude pour Noé, mais pour ses collègues qui devaient faire face à une vague de blessés comme ils en avaient rarement connu.

Celles et ceux qui étaient arrivés au sommet après toute une vie de travail acharné voyaient dans ces foules anonymes de pollueurs et de casseurs un moyen de se défouler, et de creuser l’écart qui les séparait déjà du reste du monde.

Noé ne les comprenait pas. À trois jours du départ, cependant, il se surprit lui-même. Natasha et lui venaient de terminer le repas qu’un drone de livraison leur avait apporté par la fenêtre. L’appareil ne semblait pas décidé à venir récupérer ses déchets.

– On ne peut quand même pas s’empoisonner en laissant la fenêtre ouverte ! dit Natasha.

– Eh bien tu sais quoi…

Noé se leva de sa chaise, déchets à la main, et partit ouvrir la fenêtre. Il jeta le tout dans le brouillard.

– Hop ! Au point où on en est…

– Mais tu es devenu dingue ! s’écria sa femme.

– Et tu sais quoi, poursuivit-il. Cette vaisselle très moche, on ne l’emportera pas avec nous !

Noé prit les deux verres sur la table et les envoya aussi loin qu’il put. Les objets disparurent dans la brume toxique. Natasha se leva pour aller fermer la fenêtre.

– Ça y est, tu as fini ton cirque ?

Il déglutit, prenant d’un coup conscience de son comportement. « Je deviens comme eux » se dit-il.

Noé resta néanmoins loin de la violence qui s’était emparée de la population. Les trois dernières jours furent les pires. Des plateformes pétrolières furent attaquées, certaines détruites. Des forêts furent incendiées. Des éoliennes furent abattues.

Que cherchaient-ils exactement ? Vu le nombre d’événements, il était impossible que seules des personnes concernées par le départ y participent. La rage avait gagné tous les rangs. La colère avait réuni toutes les classes.

Le matin du départ, Noé avait encore les images de sa dernière journée d’hôpital en tête quand il entendit frapper à la porte.

Deux policiers se tenaient dans l’entrée, vêtus d’un gilet pare-balles et portant le masque électronique de l’anti-terrorisme.

– Noé Sambier ?

– Docteur Sambier, corrigea-t-il.

Il avait suffisamment trimé pour acquérir ce titre.

– Nous sommes chargés de vous faire escorter jusqu’au terminal.

– C’est une blague ?

Avec une cagoule-écran sur la tête, le visage des agents changeait toutes les secondes, ce qui était très déstabilisant pour Noé.

– On a l’air de rigoler ?

Sans un mot, Noé partit chercher Natasha. Les bagages étaient déjà prêts, de toute façon.

Le couple suivit les policiers avec inquiétude. On les fit monter dans un véhicule de service.

– Qu’est-ce qui se passe exactement ? demanda Natasha.

En guise de réponse, un pavé vint rebondir sur le pare-brise blindé. Le conducteur eut le réflexe de donner un coup de volant vers la gauche. Noé agrippa la main de sa femme. Des ordures vinrent ensuite s’écraser sur les vitres, incivilité à laquelle la police ne répondit que par un battement d’essuie-glaces.

Des gens étaient massés sur les trottoirs, bras levés, hurlant toute leur jalousie et toute leur haine.

– Ils nous détestent… murmura Noé.

– Moi aussi, dit un policier qui avait entendu. Mais notre boulot, c’est de vous amener sains et saufs là-bas. Remerciez le ciel ou qui vous voulez qu’on ait la conscience professionnelle.

La route se poursuivit sous les huée, pendant une demi-heure. Natasha et Noé descendirent, n’osant pas remercier les policiers, soulevant leurs bagages jusqu’à l’intérieur du bâtiment où ils devraient se soumettre à de sévères contrôles d’identité, et de sécurité. Ils ne prirent même pas le temps d’admirer les silhouettes fuselées des immenses Espoir-3 et Espoir-4 qui attendaient pour décoller. Leurs structures de métal, immergées dans le brouillard, brillaient d’un éclat affaibli. On aurait dit deux buildings prêts à s’envoler.

Noé et sa femme parvinrent enfin dans le hall des départs. Des écrans ornaient les murs, on y diffusait naturellement l’actualité brûlante des violences qui précédaient les départs. Quatre navettes décollaient aujourd’hui, les suivantes plus tard.

– On y est presque, ma chérie, dit Noé avant tout pour se rassurer lui-même.

À l’écran, la haine et la suffisance continuaient de déferler. Dans le hall, des policiers semblaient commencer à s’agiter.

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Natasha.

Une dame lui répondit :

– Des types veulent mettre des missiles à feu tout près d’ici, il paraît.

Le hall de départ se trouvait en effet à proximité d’une caserne militaire.

– Des missiles ? intervint Noé. Tirés sur qui ?

– Sur personne, à mon avis, répondit la dame. Ils font comme tous les autres… ils polluent et tirent pour le plaisir.

– Les flics doivent se demander comment ils peuvent contrôler ça, dit Natasha.

– Ils n’ont qu’à les laisser faire… dit Noé. Qu’ils les laissent se défouler jusqu’à ce qu’on parte !

Une annonce retentit : « Les occupants d’Espoir-4 sont invités à se rendre… ».

La moitié des personnes présentes ébranla l’autre moitié. Espoir-4 serait la première à s’élever. Noé et sa femme approchèrent des vitres pour regarder la file de passagers être peu à peu engloutie par le vaisseau.

– Tu sais, finalement… qu’ils aillent se faire voir, tous ces ploucs ! dit Natasha. On ne devrait pas leur laisser une Terre dégueulasse, mais ce n’est pas de notre faute s’ils ne sont pas aussi indispensables que nous !

Noé poussa un long soupir.

La mise à feu d’Espoir-4 commençait… Un épais nuage blanc gonfla contre le sol, repoussant le brouillard jaune, s’y mêlant.

« Nous y sommes ! » pensa Noé. « La liberté, ailleurs, enfin ! ».

Lentement, la ville flottante s’éleva dans le ciel. Le sol grondait. Les doigts de Natasha se croisèrent avec ceux de son mari. Fascinant spectacle que ce décollage pour un voyage sans retour.

Espoir-4 était déjà loin quand un point lumineux suivi d’une traînée blanche fila dans le champ de vision du couple.

– Qu’est-ce que c’est ?

Le missile circula en spirales avant d’exploser dans le ciel.

– Mais… commença Noé, ils vont toucher la navette s’ils continuent !

– Ne t’inquiète pas, elle est beaucoup trop loin.

Un second missile s’envola, virevolta, puis fila droit à la suite d’Espoir-4 qui avait disparu.

Il y eut un flash de lumière, quelques secondes de silence… puis un terrible bruit d’explosion.

On apprit plus tard l’ampleur de l’incident. Un tir accidentel avait abattu Espoir-4. En plus de donner la mort à tous ses occupants, le vaisseau, dans l’explosion, avait éclaté en millions de petits débris métalliques qui formaient désormais un nuage infranchissables dans l’orbite terrestre. Les plus gros débris avaient détruit des satellites, amplifiant le phénomène. La Terre était redevenue le seul endroit où vivre… et mourir.

Il ne restait plus de l’espoir du départ qu’un nuage de paillettes dans le ciel.


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