Au fond des yeux · #43/52

Pris en otage depuis des mois par des extrémistes, Brahim doit innover sous la torture pour rendre service aux terroristes. Parviendra-t-il à créer la substance qui les rendra invisibles ?


C’est un jet d’eau glaciale en pleine figure qui sortit Brahim du sommeil. Il n’avait eu droit qu’à quelques heures de répit durant lesquelles il avait pu dormir sur le sol. Il était maintenant là, se tortillant de surprise par terre, tentant de se protéger de l’assaut dont il était victime.

– Debout, petite merde.

La voix était froide, inhumaine. Frissonnant, Brahim leva les yeux sur sa geôlière, une main sur la hanche, l’autre sur le nettoyeur à haute pression.

– Tu as du travail ! Dépêche-toi !

Brahim se redressa péniblement. On lui jeta de quoi habiller son corps couvert de cicatrices. Il s’exécuta sans broncher et monta les escaliers pour sortir de la cave. Il arriva dans la pièce principale de la maison qui était sa prison depuis plus d’un an. Un an, deux mois, quatre jours exactement. Brahim faisait le décompte sans erreur depuis toujours, se fiant à la lumière qu’il voyait apparaître et disparaître entre les planches des fenêtres condamnées de cette ruine.

Au milieu de la pièce crasseuse trônait une table en bois massif qu’il avait fallu bricoler pour faire tenir debout. Quatre femmes étaient assises autour. Elles ne se privèrent pas d’humilier Brahim comme elles le faisaient chaque matin.

– Mais voilà cette petite merde de scientifique !

– Notre Einstein du dimanche !

– Bien dormi, enfoiré de misogyne ?

Elles éclatèrent de rire. L’une d’elles jeta un morceau de pain aux pieds de l’otage.

– Mange ! T’as besoin d’énergie.

Brahim ne se fit pas prier. À peine eut-il avalé qu’on le poussa vers son poste de travail, dans le fond de la pièce. On y avait monté une tente polyédrique transparente à l’intérieur de laquelle se trouvait tout son matériel de laboratoire : un équipement dernier cri qui contrastait avec la vétusté du squat. Le scientifique alluma ses appareils, relut ses dernières notes. Il touchait presque au but… mais parviendrait-il à se sortir de cette galère ?

*

Sur sa gauche, à travers la membrane de plastique, Brahim pouvait voir les cinq terroristes déployer des plans sur la table, imprimés sur un paquet de feuilles qu’elles avaient ensuite collées ensemble. Il tentait d’écouter leurs conversations, mais la petite centrifugeuse dont il se servait couvrait une partie du bruit. Il préféra alors se concentrer sur son travail. Cela n’arrangerait rien de se faire prendre à les espionner…

Ces derniers jours, la pression sur lui avait été plus forte. On était en mai, et Brahim était presque sûr qu’elles préparaient quelque chose pour la fête des pères. Quel symbole attaqueraient-elles cette année ? qui mourrait sur l’autel de l’égalité ? des parlementaires ? des policiers ? des pères de famille ?

Brahim s’était fait enlever lors de l’attaque de son université par la Nouvelle Genèse. Ses travaux sur les propriétés optiques de la matière organique étaient surveillés par le groupuscule depuis des années. Capturé après que ses collègues aient été froidement abattus, molesté, séquestré… il était devenu celui qui devait leur prodiguer le moyen ultime de progresser dans la foule sans se faire repérer, de faire tomber la moindre statue au visage masculin, d’assassiner le moindre chef d’état…

Quelle serait la prochaine étape ? Probablement l’éradication pure et simple des mâles, le groupe terroriste prônant la reproduction in vitro. Tôt ou tard, Brahim était condamné à mourir de leurs armes s’il ne faisait rien pour saboter leurs plans. Avant cela, peut-être même serait-il émasculé…

Quelques gouttes tombèrent l’une après l’autre dans un erlenmeyer, au bout d’un montage en verre labyrinthique. Brahim collecta le liquide à la pipette et enleva un de ses gants de protection. La main tremblante, il laissa couler les quelques millilitres récoltés au creux de sa paume. Sa chair apparut instantanément, à vif. Rejetant les signaux d’alerte envoyés par son cerveau, il étala la substance, découvrant une plus grande surface sous-cutanée, sans la moindre douleur. La peau de son index aussi était devenue transparente.

Brahim ne put s’empêcher de sourire.

– C’est pas trop tôt.

La voix avait fait sursauter le scientifique. Deux de ses geôlières étaient là, derrière la paroi de plastique, à l’observer.

– Montre-nous.

Il tendit la main dans leur direction. Elles virent l’effet du liquide disparaître, la peau redevenant opaque.

– N’oublie pas qu’on t’a demandé de devenir invisibles, pas juste de rendre notre peau transparente !

– Je sais…

– Tu as intérêt à te dépêcher.

Stressé, il laissa tomber l’erlenmeyer qui se brisa sur le sol. L’une d’elles entra dans une colère noire.

– Espèce de bon à rien ! Tu sais à quel point c’est compliqué de trouver du matériel ?

– Je suis désolé, je…

Elle fit le tour de la tente, la dézippa et vint l’attraper par le col.

– Arrête ! lui dit l’autre, sans pour autant intervenir.

Une balayette envoya Brahim sur le sol. Du pied, on tenta de lui plaquer le visage sur les morceaux de verre.

– Arrête, bordel ! On a besoin de lui, et il ne servira à rien si tu lui crèves un œil.

La pression stoppa. Le scientifique reprit son souffle, s’assit par terre. Il était passé à quelques centimètres de se faire aveugler. Cette idée ne le quitta pas du reste de la journée.

Le soir venu, quand les derniers rayons du soleil disparurent de derrière les planches, celle qui allait monter la garde pour la nuit voulut envoyer Brahim se coucher.

– Tu devrais dormir quelques heures parce que demain, on ne va pas te lâcher.

– Non, c’est bon. Laissez-moi travailler. J’y suis presque.

La terroriste renifla, méfiante. Elle finit par hausser les épaules.

– C’est comme tu veux.

Elle alla s’asseoir sur une caisse remplie d’armes après en avoir extrait un fusil mitrailleur, et s’installa derrière la fenêtre occultée, le regard dans les failles. Brahim se frotta les yeux et poursuivit son travail presque toute la nuit.

Il était tard quand il récolta de nouveau quelques millilitres au bout de son circuit. Dans une éprouvette, il déposa un cheveu. Dans une autre, il cracha. Dans une troisième, il glissa un morceau d’ongle coupé du bout des dents. Une goutte de produit dans chaque tube. Les trois matières disparurent. Il avait réussi.

Il finit par s’endormir par terre dans sa bulle, à bout de force.

*

Un coup de pied réveilla Brahim une heure à peine après ses derniers tests.

– On sait que tu as travaillé plus que d’habitude, petite merde. Tu prépares un mauvais coup, c’est ça ?

– Non… je touche presque au but.

– Tu dis ça depuis beaucoup trop longtemps !

– Je ne plaisante pas. Tendez la main.

Il attrapa le tube à essai dans lequel il avait déposé le morceau d’ongle.

– Vous voyez quelque chose ?

– Non, c’est vide.

Il renversa l’éprouvette au-dessus de la main ouverte de la terroriste. Elle perçut la chute du petit quelque chose sur sa paume. Surprise, elle chercha l’ongle de l’index et le rencontra. Il y avait vraiment là quelque chose d’invisible.

– Tu as réussi ! s’écria-t-elle. Il a réussi !

– J’aurai assez de matière pour des injections d’ici ce soir.

Une douzaine d’heures plus tard, Brahim avait distillé suffisamment de son sérum pour réaliser quelques injections. Assises à table toutes les cinq, armes posées sur le bois, les terroristes de la Nouvelle Genèse observaient leur otage, debout face à elles. Il brandit l’un des tubes qu’il avait remplis.

– Une dose de ceci à un demi-millilitre pour dix kilos, et vous serez totalement invisible.

– Ah oui ?

Il y eut un blanc.

– Oui ! Vous… vous doutez de moi ?

– Bien sûr qu’on se méfie de toi ! Mais on va vite savoir si tu te fous de notre gueule.

Celle de droite sortit une machine de sous la table. C’était un étrange appareil électrique couvert de potentiomètres et d’aiguilles. La geôlière prit également quelques accessoires. Brahim craignait de se faire torturer une fois encore, mais il vit qu’on glissait du papier sous les aiguilles. L’une des terroristes se leva et lui donna sa chaise.

– Tu sais ce que c’est, petite merde ?

– Non.

– C’est un polygraphe. Un détecteur de mensonges. C’est notre test numéro un, et tu as intérêt à le réussir.

On équipa Brahim des accessoires reliés à la machine.

– On va te poser une question très simple, et tu vas nous répondre. Fais bien attention à toi, j’ai le flingue dirigé droit vers ta braguette. Vu ?

Il hocha la tête.

– Est-ce que ton sérum va bel et bien nous rendre invisibles ?

– Oui.

– Intégralement ? pas seulement notre peau ?

– Tout ce qui contient votre ADN sera parfaitement invisible. Y compris votre urine, vos selles, et votre suc gastrique. Ne fumez pas, par contre. On verrait la fumée prendre la forme de vos poumons. Si vous mangez, mâchez bien pour enduire les aliments de salive, ça accélérera la disparition.

L’appareil s’était agité tout au long de ses réponses, imprimant du bout des aiguilles des courbes qu’un novice aurait été incapable de comprendre.

L’une des terroristes examina longuement le résultat. C’est à ce moment, alors que l’appareil venait d’être éteint, que le cœur de Brahim battit le plus fort.

– C’est bon. Il dit la vérité.

– Très bien. Passons au test numéro deux.

Cette fois, l’une des terroristes sortit et rapporta un chat par la peau du cou, un matou du voisinage qu’elles avaient dû capturer et enfermer à l’étage.

– Tu vas d’abord injecter ton produit à cette sale bête, et tu as intérêt à ce que ça fonctionne.

Brahim s’exécuta. Dosant approximativement sa substance, il se plia aux exigences des cinq femmes et procéda à l’injection. En moins de deux minutes, le chat disparut totalement. Ne restait plus que la terroriste, main fermée dans le vide comme un mime. Il était impossible de dire qu’elle tenait quoi que ce soit.

La bête se mit à miauler, et même à s’agiter au bout du bras de celle qui le tenait.

– Va me foutre ça dehors !

La femme traversa la pièce et jeta le chat par petite ouverture arrière, faisant atterrir une masse invisible dans le jardin en friche.

– Nous y voilà… c’est le moment du test final. Tu vas t’injecter ce truc à toi-même.

– Quoi ? Vous voulez que je…

– Tu ne croyais quand même pas qu’on allait te laisser nous fourguer n’importe quoi ? Qui dit qu’il n’y a pas de poison là-dedans ? Qu’on ne tombera pas comme des mouches avant demain, hein ?

Le silence ne fut interrompu que par les miaulements du chat derrière la maison. Une des complices mit la main sur l’épaule de l’autre.

– Attends, attends… s’il devient invisible devant nous, il sera incontrôlable ! Il pourra nous prendre une arme et nous tirer dessus sans qu’on ne le voie !

– J’y ai pensé, figure-toi, mais si on ferme les portes, il ne pourra pas sortir, et l’arme, on la verra toujours flotter !

– Sauf s’il pisse dessus ! Elle serait couverte d’ADN, on ne la verrait plus ! Pas vrai ?

Brahim approuva. Il tenta :

– Les effets doivent durer environ douze heures… Vous n’avez qu’à m’enfermer à la cave et me laisser dormir. Je serai séquestré, vous ne risquez rien.

– Non, non, non. Tu pourrais bien trop facilement essayer de t’enfuir, je n’ai aucune confiance en toi.

Dehors, le chat miaulait encore.

– On n’a qu’à récupérer le chat, il a l’air complètement paumé. On verra bien s’il est toujours vivant dans douze heures.

– Et tu vas réussir à choper un chat invisible dans le jardin ?

– Il n’a pas bougé depuis tout à l’heure… il faut dire qu’on l’a gardé enfermé pendant une semaine et qu’il avait l’air bien con, ce mâle.

– Comme les autres !

Elles ricanèrent.

– Je vais vite le repérer dans les hautes herbes. Je le ramène.

Brahim n’en pouvait plus d’attendre. Si la bête venait à mourir de malnutrition pendant la nuit, ou d’une quelconque autre maladie, on allait lui faire la peau à lui. Il espérait aussi que la facilité avec laquelle on allait le récupérer au jardin n’allait pas éveiller de soupçons.

Tout se passa comme prévu, cependant. On ordonna à Brahim de rester assis sur la même chaise, sans bouger. Il eut droit à un peu de nourriture. Après environ huit heures, le chat avait retrouvé une partie de son opacité. On pouvait maintenant le voir, semi-transparent comme un reflet dans une vitre. Il avait aussi retrouvé de la vitalité et courait dans tous les sens en miaulant à l’intérieur de la maison.

– Bon, j’en ai marre de cette sale bête, grogna l’une des terroristes. Foutez-la dehors avant que je ne la tue ! On a compris, non ? L’injection fonctionne !

– Par contre, petite merde, tu nous avais promis douze heures d’efficacité, et après huit ça devient compliqué ! Tu abuses !

– Désolé… mais on n’a pas pesé le chat. J’ai dosé à l’œil, je n’ai pas été précis.

– Allez, à notre tour, maintenant.

Elles tendirent le bras vers lui en ricanant, et il savait très bien pourquoi. Elles ne commettraient pas d’attentat aujourd’hui, l’attaque était prévue pour plus tard, d’après ce que Brahim avait compris. En revanche, cette première injection censée les familiariser avec la sensation d’invisibilité allait leur permettre de faire vivre un calvaire à leur otage. Il en était sûr, elles avaient prévu de le tabasser sans qu’il ne puisse voir d’où viennent les coups…

Il injecta la substance dans le bras de la première aussi vite qu’il put, puis ce fut le tour de la deuxième, puis de la troisième…

– Mais… c’est quoi ce bordel ? dit la première des terroristes alors que Brahim piquait la dernière d’entre elles.

– Qu’est-ce que…

Une gifle surpuissante terrassa Brahim, mais le mal était fait : il avait injecté son produit aux cinq femmes, qui se transformaient maintenant en vêtements flottants, vêtements dont les zones souillées de sueur fraîchement produite devenaient invisibles également.

– Vous… vous voyez quelque chose ?

– Putain, je deviens aveugle !

– Je ne vois rien non plus !

– Merde ! Il est où ? Où est ce connard de scientifique ?

Brahim avait fait quelques pas en arrière. Il vit des morceaux de tissu circuler à gauche puis à droite, des masses invisibles se cogner contre la table…

Si la rétine n’arrêtait pas les rayons lumineux pour y récolter une image… alors on ne pouvait pas voir. C’était aussi simple que ça.

Brahim se faufila jusqu’à la table, saisit une arme. Un premier coup de feu, et une masse lourde tomba sur le plancher. Un second arracha un cri à sa victime qu’il acheva quand les vêtements se stabilisèrent au niveau du sol. Le scientifique eut encore le temps d’abattre une troisième terroriste à bout portant, mais les deux dernières en avaient profité pour se déshabiller.

Brahim sentit des ongles s’agripper à sa figure.

– Je l’ai, je l’ai ! hurla une voix à quelques centimètres de lui. Ici, il est ic…

Le scientifique rendit son agresseuse muette d’un coup de feu supplémentaire. Il poussa un hurlement lorsque les dents de la dernière s’enfoncèrent dans sa jambe. Un choc balança l’arme à travers la pièce. Il donna des coups de pied dans le vide, rencontrant une masse qui s’évanouit.

Où était-elle ?

Elle se croyait parfaitement invisible et elle n’avait pas tout à fait tort. Néanmoins, Brahim repéra son propre sang, qui avait pris la forme des dents de la survivante, flotter dans l’air. Avant que sa salive à elle ne se mélange à son sang à lui, il courut vers la caisse d’armes, mais trébucha sur les corps invisibles des terroristes. L’une d’elles était encore vivante, il la sentait s’agripper à sa jambe. À bout de force, Brahim parvint à ramper jusqu’à la caisse et élimina ses dernières cibles sous le feu assourdissant du fusil mitrailleur.

Quand ses acouphènes s’atténuèrent, Brahim réalisa qu’il était en vie. Il se redressa, posa l’arme sur la caisse. Dehors, le chat miaula, libre lui aussi.


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