Faut-il vraiment opposer les livres aux nouveaux médias ?

Pas plus tard qu’hier, je suis tombé sur un article de France Inter au titre plutôt inquiétant : « Les adolescents ont remplacé la lecture par les réseaux sociaux ». Sur base d’une étude, le chapeau de l’article conclut : « la multiplication des écrans nuit bien à la lecture sur papier et même à la lecture tout court ». Ce constat m’a semblé bien alarmant… voire alarmiste. Qu’en est-il exactement ? J’ai lu l’étude pour tenter de trouver des réponses.

Je prends rarement cette sorte de casquette d’analyste pour écrire un article de blog, mais je pense que cela vaut la peine. Je constate qu’il est fréquent, sur Internet, de trouver des gens portant le discours selon lequel la jeunesse va de plus en plus mal, entre autres au vu de sa surconsommation supposée de médias digitaux. Je ne peux d’ailleurs pas m’empêcher de sourire en constatant que les plus de 50 ans dépensent une énergie dingue à critiquer la fréquentation des réseaux sociaux… sur les réseaux sociaux. Mais passons.

Je ne suis pas à proprement parler un spécialiste de la consommation médiatique, néanmoins mes activités m’amènent à lire des articles scientifiques tous les jours. Ce que j’exposerai ici ne doit pas être pris avec plus de prétention que nécessaire, ce n’est que mon opinion et ma propre interprétation des résultats de l’étude sur laquelle dit se baser l’article de France Inter. Loin de vouloir remettre en cause le travail journalistique de son auteur (Sophie Bécherel), il me semble tout de même que son constat personnel déforme le propos des scientifiques américains à l’origine de l’étude, et alimente le débat d’une surcouche alarmiste qui n’est pas nécessaire.

Que dit l’article de Twenge, Martin et Spitzberg ?

Contexte

Les trois scientifiques de l’université de San Diego ont rassemblé les résultats d’enquêtes menées aux USA entre 1976 et 2016. Au cours de ces enquêtes, on a demandé à des adolescents d’évaluer eux-mêmes, en moyenne, leur consommation de médias (Combien de livres as-tu lu pour le plaisir cette année ? Combien d’heures par jour regardes-tu la télévision en moyenne ?, etc. Ce genre de question). Naturellement, les questions ont évolué au fil des ans et des innovations technologiques. Sont ainsi progressivement apparus internet et les réseaux sociaux.

Comme le rappellent les auteurs, l’étude a quelques particularités :

  • elle se base sur une enquête a posteriori, un expérimentateur n’a pas mesuré le temps de consommation des médias de chaque adolescent interrogé… il faut donc se fier aux approximations de chacun (un sujet pourrait avoir dit regarder la télévision 5 heures par semaine, alors qu’en réalité ce temps est plutôt de 7 heures, par exemple)… ce qui peut constituer un biais dont les auteurs sont conscients ;
  • elle concerne des adolescents qui ont le même âge au fil des ans, et ne constitue pas un suivi de mêmes personnes durant la période observée. Cette étude ne dit donc pas si, au cours de l’adolescence d’une même personne, cette consommation a tendance à évoluer dans un sens ou dans un autre (on pourrait par exemple regarder la télévision à 14 ans beaucoup plus qu’à 17 ans, ou lire davantage à 18 ans qu’à 13 ans, etc.).

Rappelons enfin que les enquêtes rassemblées concernent des adolescents américains uniquement, tous scolarisés entre la 2ème et la 6ème secondaire belge (entre la 4ème et la terminale en France).

Objectif

L’article a pour but de confronter aux données des enquêtes réalisées deux théories sur l’évolution de l’utilisation des médias : le modèle du déplacement et le modèle complémentaire.

Le temps n’est pas élastique, ou très peu. Nous avons, quoi que nous fassions, 24 heures dans une journée et pas une de plus. Constatant qu’entre 1976 et 2016 certaines habitudes de vie sont restées les mêmes en termes de durée (nombre d’heures de sommeil, temps passé au travail, durée des trajets, …) les auteurs évoquent les deux modèles précités comme théories à vérifier, en ce qui concerne le temps restant, et que nous accordons donc potentiellement aux médias.

Les auteurs distinguent deux types de médias :

  • les médias digitaux : internet, réseaux sociaux, jeux vidéo ;
  • les médias traditionnels : livres et magazines (y compris dans leur version électronique !), télévision, cinéma.

Le modèle du déplacement postule que l’attention que nous consacrons aux médias digitaux rabote le temps consacré aux médias traditionnels. Cela peut être pour plusieurs raisons, par exemple parce que les nouveaux médias permettent quelque chose qui n’était pas possible avec les autres (functional displacement) ou parce que l’utilisation de nouveaux médias présente d’une façon ou d’une autre un gain de temps (chronemic displacement).

Le modèle complémentaire postule quant à lui que l’utilisation de médias digitaux va compléter celle de médias traditionnels, plutôt que de la supplanter (quitte, éventuellement, à sacrifier quelques heures de sommeil).

Conclusion

Pour faire court, c’est le modèle du déplacement qui l’emporte. La consommation de médias digitaux par les adolescents américains s’accompagne d’une baisse de celle des médias traditionnels.

Quel est le problème avec l’article de France Inter ?

Le problème de l’article de France Inter, c’est l’approximation. Les captures viennent directement de l’article de presse.

Faux. L’APA publie le journal Psychology of popular media culture dans lequel l’article scientifique de Twenge et al. est paru. Mais en aucun cas l’association n’a « examiné le comportement d’un million d’enfants… ». Les trois auteurs viennent de l’université de San Diego, et personne n’a examiné le comportement d’enfants (vous vous souvenez ? les auteurs ont consulté des résultats d’enquêtes, aucun comportement n’a été observé). Nous n’en sommes qu’au chapeau, ça commence bien.

Autre point, la conclusion, toujours dans le chapeau. À aucun moment l’article de Twenge et al. n’accuse le nombre d’écrans d’être responsable de la mort de la lecture sur papier. Souvenez-vous : parmi les médias « traditionnels » de l’étude se trouve la télévision, dont la consommation a baissé, elle aussi, et le cinéma, de moins en moins fréquenté. On y compte même les journaux, magazines et livres dans leur version électronique ! De plus, la baisse de consommation de livres est antérieure à l’apparition du smartphone, et même d’internet :

« comme le montrent les figures […] , le déclin de la lecture de livres, magazines et de journaux a commencé dans les années 1980. Il y eut une brève reprise milieu des années 2000 à l’apparition du livre numérique, mais les médias imprimés ont continué leur descente après 2008. »

Ah ! les années 1980 et leurs célèbres smartphones… Vous direz que je suis mauvaise langue et vous aurez peut-être raison. L’émergence des jeux vidéo n’est peut-être pas étrangère à ce recul… sauf que l’item consacré aux jeux électroniques de toutes sortes n’a été ajouté au questionnaire qu’en 2008. Impossible donc d’établir ce lien.

Encore une fois, le déclin avait commencé 25 ans avant l’apparition du smartphone.

Le constat de l’article de presse est à côté de la plaque. La lecture d’articles de presse, de magazines, de livres, même sur tablette ou smartphone, est considérée comme un média traditionnel par les auteurs. C’est donc la lecture tout court qui est laissée sur le carreau par les jeunes américains. Et encore, l’action de lire en elle-même n’est pas comptabilisée ici (une autre étude pourrait nous dire si oui ou non, grâce aux réseaux sociaux et aux messageries, on ne lit pas en fait plus qu’avant), seulement la lecture d’articles et de livres.

Que faut-il tirer comme conclusion de tout cela ?

Quelle qu’en soit la raison, les jeunes Américains lisent moins de livres pour le plaisir, d’articles de journaux et de magazines qu’il y a 40 ans. Le mode de consommation des médias évolue, et Internet représente une part de plus en plus importante de nos ressources médiatiques. Face à ce constat, on peut soit se lamenter de la baisse de la lecture, soit se demander pourquoi, parmi toutes les activités de loisir possibles sur Internet, la lecture n’en fait pas partie.

C’est à nous, auteurs, de profiter d’Internet pour diffuser nos œuvres. Assurons une présence aux livres sous une forme adaptée aux consommations actuelles. Aujourd’hui, les téléphones lisent les pdf, les epubs, les mobi… À nous de choisir entre maudire le smartphone ou en faire un support pour nos histoires.

Ce que l’étude ne dit pas, c’est à quel point la consommation médiatique des adultes a également été modifiée. Ni d’ailleurs, comme le rappellent les auteurs, comment évolue la consommation médiatique d’un unique individu au fil de son adolescence.

On peut se plaindre de la baisse généralisée de la lecture, ou agir. Avec quelques auteurs indépendants, je préfère peupler Internet d’histoires à lire.

 

 

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