Autoédition : sommes-nous encore indépendants ?

L’uniformité gagne les rangs de l’autoédition. Peut-on encore vraiment parler d’indépendance ? Explications.

L’autoédition est toujours un choix

Plus j’y pense, plus j’en suis convaincu. On choisit toujours de passer à l’autoédition. Même si on décide d’autéditer un livre parce qu’il a été refusé par des maisons d’édition, au moins, on décide.

Face au refus des éditeurs, il y a deux possibilités (au moins). S’éditer soi-même, ou ne pas s’éditer du tout. Autrement dit, passer de la personne dont le hobby est d’écrire pour elle-même à celle qui se cherche un public de lecteurs extérieurs est nécessairement un choix.

L’indépendance, sa perte d’autonomie

Les auteurs indépendants sont ceux qui choisissent de diminuer le nombre d’intermédiaires entre leurs lecteurs et eux, en prenant à leur charge un certain nombre de tâches traditionnellement imputées à l’éditeur. Cette indépendance (ou sa recherche) peut revêtir plusieurs formes et plusieurs degrés de profondeur.

L’acte d’écrire étant déjà une forme de création solitaire, le gain en indépendance dans la démarche d’autopublication en constitue une sorte de prolongement. Auteur indé, on se sent plus libre, car on maîtrise davantage de maillons de la chaîne. Force est pourtant de constater que l’indépendance dans  le « milieu » indé a tendance à se perdre, ou plutôt à s’uniformiser.

L’indépendance centralisée, normalisée

Les pratiques de l’autoédition ont la possibilité d’être aussi variées que le nombre d’auteurs autoédités. Néanmoins, en utilisant Amazon comme principal canal de diffusion, le milieu indé reproduit des contraintes qu’il avait réussi à faire tomber en s’affranchissant des maisons d’édition, ou en érige de nouvelles : difficulté à publier des textes gratuitement, exigence de troquer l’exclusivité de ses œuvres contre davantage de visibilité, algorithmes obscurs qui mettront telle ou telle histoire en avant plutôt qu’une autre, utilisation de formats d’ebook propriétaires, et surtout centralisation massive des œuvres auprès d’une seule firme. Et nous sommes si nombreux à le faire que c’est devenu avantageux : les ebooks indés payants sur Amazon rapportent plus d’argent aux autoédités que je n’en récolterai probablement jamais avant un bon bout de temps avec mes livres gratuits sur Tipeee ; ils seront aussi beaucoup plus commentés que les miens sur Smashwords, pourtant loin d’être une petite plateforme obscure.

Il est très tentant de franchir le pas ! J’en sais quelque chose, et je comprends tout à fait les raisons pour lesquelles on peut choisir de continuer à nourrir le géant Amazon. Je ne veux pas ici critiquer avec une forme de dédain celles et ceux qui font ce choix. Je remarque juste que la tendance générale est à l’uniformité et à la centralisation, alors qu’Internet nous permet l’ouverture et la variété dans nos contenus, dans nos projets.

L’indépendance jugée

Plusieus auteurs, réalisant l’intérêt que pouvait constituer le groupement d’auteurs indépendants sous une bannière commune, ont tenté de fédérer leurs collègues avec plus ou moins de succès. Vouloir défendre des intérêts communs, des droits communs, est une bonne chose a priori, naturellement. Néanmoins, j’ai pu constater au détour de discussions avec plusieurs auteurs indépendants que tout le monde ne voyait pas l’auteur indé de la même manière. Pour certains, il serait inconcevable d’être considéré comme auteur si l’on publiait gratuitement (si c’est gratuit, ce n’est pas professionnel, c’est forcément mauvais, bâclé !) ou si l’on publiait sous licence libre (car on encourage le piratage ! Pire : il s’agit de concurrence déloyale envers les vrais auteurs qui diffusent leurs œuvres sous copyright !). Toi l’indépendant, prends donc ce coup de conformisme dans la face.

Je suis désolé, mais je n’ai pas fait le choix de l’indépendance pour m’entendre dire que mon travail ne valait pas la peine d’être lu parce que je ne répondais pas aux exigences mercantiles des uns, ou que j’avais trop réfléchi au sens à donner à la propriété intellectuelle de mes histoires pour les autres.

Si l’indépendance nécessite de faire comme les autres, en quoi constitue-t-elle encore un prolongement de l’autonomie créatrice de l’auteur ?

Que les choses soient claires : je ne critique personne, je m’interroge. La pratique de l’écriture et l’aspiration à une forme d’indépendance nécessite à mon sens un questionnement permanent. Je continuerai de lire des auteurs indépendants si j’aime leurs histoires, même s’ils sont publiés exclusivement sur Amazon, même si leurs textes sont payants (mais moins). Je continuerai de retweeter leurs publications, de les tiper, de les financer, de lire des blogs qui parlent d’eux, d’écouter leurs fictions audio, de lire les magazines qui les publient. Mais je m’interroge sur cette uniformisation massive, et j’espère que vous serez nombreuses et nombreux à vous interroger avec moi.

Tirer parti de l’autopubllication

Puisque je ne suis pas édité par une ME (pour l’instant, on ne sait jamais pour un projet futur, pourquoi pas…), autant en profiter et faire des choses impossibles à faire autrement ! Tirons parti de l’autopublication, tel est mon point de vue. C’est pour cette raison que…

  • Je publie sous licence libre. Prenez mes textes, traduisez-les, faites-en une fiction audio, dessinez-les, … Difficile à envisager en maison d’édition ! Chapeau aux auteurs qui ont réussi à le négocier.
  • Je publie des nouvelles. Réputées impubliables autrement, de nos jours.
  • Je publie chaque semaine. Un projet d’une nouvelle par semaine pendant un an comme Horizons Parallèles serait inenvisageable en maison d’édition.
  • Je publie gratuitement. Je dois vraiment développer pourquoi ce serait impossible autrement qu’en indé ?

J’ai conscience du défaut de mon modèle : en ce qui me concerne, il n’est pas rentable financièrement parlant. Or certains auteurs essaient de vivre de leur plume. Je les comprends. Voilà ce que je voudrais simplement dire : plutôt que de traiter les auteurs de libre/gratuit de pirates ou de concurrents déloyaux, pourquoi ne pas les laisser explorer des modèles alternatifs qui pourraient, à terme, devenir avantageux pour tout le monde ? Pourquoi ne pas vous aussi vous essayer à ces modèles alternatifs, ne serait-ce que partiellement ?

Plutôt qu’indé, autonome

Si l’on voit l’autopublication comme la possibilité de prolonger l’acte de création que constitue l’écriture, alors nous n’avons qu’à nous montrer imaginatifs. Face à l’uniformisation ambiante, j’ai presque envie de revendiquer cette idée, celle d’une autopublication aussi créatrice que possible. Si le terme « indépendant » est aujourd’hui connoté, alors revendiquons l’autonomie, celle que nous connaissons tous derrière notre feuille de papier ou notre clavier (qu’on soit autoédité ou non, d’ailleurs).

Être écrivain autonome, ce n’est pas chercher à ne pas faire ce qu’on voit fait ailleurs, c’est faire les choses soi-même, mener ses expériences, et tenter de publier comme on écrit : en utilisant sa créativité.

 

 

Photo by Ahmed zayan on Unsplash

Une pensée sur “Autoédition : sommes-nous encore indépendants ?”

  1. Oui, je suis tout à fait d’accord! Cette façon qu’ont les indés de se dégommer les uns les autres, beaucoup la constatent; je pense qu’elle vient paradoxalement de la précarité et de la faiblesse de cette « communauté », dont chaque courant rêve de devenir masse critique… et voient donc les dissident-e-s comme non solidaires de leur projet, ou complices involontaires du Grand Adversaire, l’édition tradi.

    Or, c’est peut-être un inconvénient auquel il faut se résigner et, effectivement, chercher compensation dans cette immense liberté qui nous est donnée en échange…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *